1943-1944 : L'épopée de Cappy sous l’occupation… - Témoignages

Ven23Jan201510:32

1943-1944 : L'épopée de Cappy sous l’occupation…

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Le témoignage de Jacques - Entretien du 17 avril 2012.

À l’époque, nous habitons Versailles, nous sommes en septembre 42, quelques semaimes après la rafle du « Vel d’Hiv ». Mon père Jean Joussellin, qui est pasteur, est nommé à la tête de la Mission Populaire évangélique, dans le 18e arrondissement de Paris. Cette mission s’appelle « La Maison Verte », elle est située au 127,129 rue Marcadet. Derrière Montmartre.

La vocation de « La Maison Verte » consiste d’abord à fournir une aide aux populations. Elle a bien sûr un but évangélique mais offre surtout une aide aux enfants, pour les devoirs, par exemple.

Pendant toute cette période d’occupation, le scoutisme est interdit. Mon père qui en est un ardent partisan a trouvé là un moyen de le pratiquer sans uniforme et sans l’appellation, bien entendu.

Avec l’arrivée de l’été 1943, se pose la question d’une colonie de vacances. Mon père décide donc de louer aux Éclaireurs Unionistes – les éclaireurs protestants – et aux Éclaireurs de France – les éclaireurs neutres – le château de Cappy, près de Verberie, dans l’Oise. Ce château est géré par ces deux organismes. Je ne sais pas qui en est propriétaire, vraisemblablement l’Église protestante. Mon père le loue, je ne sais non plus sous quelles conditions, mais certainement quasi gratuitement.

La colonie de vacances démarre dès juin ou juillet 1943. J’ai alors 15 ans. Il y a là quelques enfants d’origine juive qui sont toute l’année à « La Maison Verte ».

Voyant la fin de l’été approcher, les parents de ces enfants demandent à mon père s’il est possible de prolonger cette colonie tout au long de l’année, d’abord pour leur assurer une alimentation correcte et surtout, pour les mettre à l’abri des allemands.

Mon père accepte tout de suite. Il commence aussitôt à faire des allers-retours entre « La Maison Verte » et le château de Cappy, pour y amener d’autres enfants. C’est comme ça que les choses se mettent en place, un peu par hasard, et cela durera jusqu’à la fin de la guerre. Petit à petit, le bouche-à-oreille fonctionne. Les enfants arrivent de plus en plus nombreux, y compris en cours d’année.

À la fin de la guerre, le château héberge entre 100 et 120 gamins dont quarante à soixante enfants juifs. Je me souviens avoir fait personnellement quelques voyages Paris-Cappy, en train, avec un ou deux enfants que j’emmenais au château. Ce qui est assez fou, c’est que ces gosses ont tous l’étoile juive, puisque tout juif doit avoir une étoile sur le cœur… On la leur enlève à la maison ou juste avant de monter dans le train, car les juifs n’ont pas le droit de prendre le train.

Combien sont-ils exactement au début, et ensuite ? Je n’en sais fichtrement rien !

Nous sommes quand même en guerre. Nous ne menons pas une vie normale, mais je n’ai jamais la sensation d’être caché, d’être entouré de héros qui planquent des juifs. Tout cela est fait très naturellement.

C’est une des choses les plus étonnantes de cette histoire : en fin de compte, on n’a pas conscience de… du danger, de ce qu’on fait, de ce qui se passe… On fait ça d’une manière tout-à-fait naturelle. En tout cas, moi, je ne ressens jamais de danger. Toute ma vie de gamin, j’ai connu les colonies de vacances, eh bien, je suis encore dans une colonie de vacances ! Il y a des juifs mais nous n’y faisons même pas attention. L’étrangeté, ce n’est pas les juifs, c’est la guerre. Les juifs sont des enfants comme les autres.

Pourtant, mon père et ceux qui l’entourent prennent pas mal de risques. Il est marié, père de 7 enfants, et toute la famille, mère et enfants, est à Cappy. Je me souviens que dès la fin de l’été 43 nous rentrons à Paris, j’y reprends d’ailleurs mes études – si on peut appeler ça des études – disons mes couillonnades en allant à l’école… Ça ne dure pas puisqu’à la suite des bombardements sur le quartier de « La Chapelle » nous réintégrons Cappy en mai ou juin 44.

En ce qui concerne le danger, un signal est mis en place à « La Maison Verte ». Il y a une fenêtre visible de la rue Marcadet et de la rue adjacente. Si elle est ouverte, la voie est libre. Si elle est fermée, il vaut mieux ne pas rentrer. On sait donc qu’il y a du danger, mais la notion nous effleure à peine.

Ce qui est difficile à comprendre, quand on ne l’a pas vécu, c’est que le danger allemand, nous y avons été brutalement confrontés en 1940, au moment de l’occupation. Ensuite, nous avons dû apprendre à vivre avec eux. Nous les croisons dans la rue, dans le métro… Ils sont omniprésents. La cohabitation n’est pas amicale, mais nous les supportons. L’Histoire parle beaucoup de la Résistance, mais cela ne concerne qu’une infime partie de la population.

Mon père réussit, me semble-t-il, à obtenir des papiers d’identité par l’intermédiaire du Maire du 18e arrondissement. Il a le toupet d’aller le voir, de lui expliquer ce qu’il fait et de lui demander des faux papiers, cette histoire de faux papiers est très importante car les enfants qui séjournent l’hiver à Cappy vont à l’école du village. Ils ne vivent pas cachés. Ils se comportent comme tous les autres enfants.

Ce que je veux souligner, c’est qu’à mon avis, beaucoup de gens doivent se rendre compte qu’il y a quelque chose d’anormal. Il n’y a jamais la moindre dénonciation, jamais d’enquête de police, jamais, jamais, jamais ! Je me souviens de vivre ça comme une colonie de vacances normale, même pas une aventure. Pour moi, planquer des juifs, ça ne me semble pas très grave.

Je n’avais jamais entendu parler de Buchenwald, de Dachau. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai pris conscience, rétrospectivement de ce que cela représente. Concernant les camps, on saura à la fin de la guerre, pas avant. Certaines personnes doivent être au courant, mais personne n’en parle. Même à Londres, je suis sûr que beaucoup ne savent rien.

Les gens ne se posent pas de question à Cappy, sauf peut-être les instituteurs qui entendent des enfants prénommés Maurice ou Hélène s’interpeller Abraham ou Rachel pendant une récréation, par exemple. Les gens de la Maine ne sont certainement pas dupes non plus. Je ne sais pas… mais ce qui est sûr, c’est que nous ne sommes jamais inquiétés.

La preuve que nous ne nous cachons pas : nous organisons une grande fête à laquelle sont conviés les gens des environs. Nous y proposons des spectacles et des jeux…

Un jour, une rumeur arrive jusqu’au château : il se murmure que tous les hommes de plus de 16 ans vont être réquisitionnés. Nous allons nous cacher dans les bois de Cappy. Quand j’y pense ! Dans les bois de Cappy, nous devons être à 50 mètres de la maison, quelle rigolade ! Si tout cela avait été vrai, les allemands nous auraient trouvés en deux coups de cuillères à pots.

À une période, il y avait tellement d’enfants au château, que mon père doit louer une petite maison à Gouvieux, un village proche. Quelques enfants y séjourneront un temps. Il faut quitter la maison prématurément car elle se trouve juste à côté d’une rampe de lancement de VI, les trop fameux missiles allemands. Tout le monde revient à Cappy.

À l’entrée de la propriété s’élève un grand portail derrière lequel on peut voir le château. Du portail partent une allée à droite et une allée à gauche. Cette double allée mène au terre-plein devant la façade Sud du château. Le château de Cappy est une bâtisse un peu rococo du genre de celles que l’on construisait fin 19e. C’est une grosse maison bourgeoise de deux étages, qui s’élève à flanc de colline, presque au pied, et qui veut se donner des airs de château. La propriété domine la vallée de l’Oise.

Au rez-de-chaussée dans l’aile Ouest, se trouvent la grande cuisine et le cellier qui sert de réserve. La cuisine débouche sur le couloir longeant la façade Sud et desservant trois grandes pièces. Ces pièces servent de salles réunions, de réfectoires au besoin. En fait, nous mangeons souvent à l’extérieur. Dès que le temps le permet, tout le monde sort les tables et nous nous installons dehors.

Au premier et au deuxième étage, un couloir dessert les chambres qui sont utilisées par les tout petits. Les autres dorment sous le tente. La tourelle de l’angle Ouest abrite l’escalier Ce qui est assez marrant, c’est que cet escalier débouche sur le toit en zinc. Bien sûr, nous adorons nous y promener. Les gosses n’ont pas le droit, mais nous, les aînés, avons « tous les droits ».

À côté du château, il y a une annexe. C’est là que couchent mes parents. Derrière, il y a des bois, quelques allées et un ancien moulin abandonné. Il y a quand même onze hectares de bois. Dans le parc, côté Est, avaient été aménagés stade, terrain de jeux, piste de saut et bacs à sable… Il y avait aussi un potager que nous n’utilisons pas et une immense serre. Elle nous sert de salle de réunion et les enfants peuvent jouer dedans quand il pleut. Il y a enfin un grand et imposant Tulipier de Virginie, qui est l’emblème du château de Cappy. Toutes les réunions ont lieu autour de ce tulipier. Chaque matin, tout le monde se réunit. Il n’y a pas de lever de couleurs, c’est interdit.

En temps normal, Cappy était conçu pour accueillir peu de gens, la propriété a été offerte à la France en 1922 par le gouvernement américain. Les scouts et éclaireurs de France ont reçu ce château en don et en ont fait une école de cadres. Tous les gens qui y venaient couchaient sous la tente. Ils pratiquaient tous le scoutisme. Je me souviens qu’en 1939, notre famille a séjourné à Cappy. Mon père y dirigeait un camp de formation de cadres, c’est d’ailleurs là que nous avons appris la déclaration de la guerre.

Pendant l’été 43 et l’été 44, les activités sont celle du scoutisme. Les enfants sont divisés en quatre groupes. Les filles de 8 à 11 ans, les garçons de 8 à 11 ans – il n’y avait pas de mixité à cette époque – et les filles de 12 ans à 16 ans et les garçons de 12 à 16 ans.

Le premier été, je suis dans les éclaireurs. Le deuxième été, j’ai 15 ans et demi. Je suis peut-être un peu vieux pour un éclaireur et, avec un copain qui s’appelle Jean-Jacques Karkajanan, un arménien, nous ne sommes ni éclaireurs, ni routiers. Nous faisons les bouche-trous un peu partout. On remplace les chefs de temps en temps. Parce que dans chaque groupe, il y a un chef. Mon copain Jacques Walter est responsable des éclaireurs.

Les aménagements et les installations sportives sont très utiles, car lors de l’été 44, mon père me demandera – puisque « je ne fous rien » – de concevoir un parcours « d’Hébertisme » pour occuper les enfants. Ils devront parcourir un circuit déterminé en faisant des figures de gymnastique et des assouplissements.

Pour occuper tout ce petit monde et donner du mouvement, de temps en temps, nous plions un camp d’un coin de la forêt pour le remonter dans un autre, ça occupait les esprits.

Pour encadrer les enfants, il faut pas mal de monde. Il doit y avoir pas loin de 15 ou 20 adultes sur place : mon père qui dirige, ma mère dont on parle peu mais qui s’occupe beaucoup des problèmes de ravitaillement. Mon ami Jacques Walter, dit « Rama », est donc le responsable des éclaireurs. Renée, qui est devenue la seconde femme de mon père, est la responsable des éclaireuses. Pour les louveteaux, je vois encore le visage des responsables, mais j’ai oublié quelques noms avec les années. C’est un couple juif qui fait la cuisine. Il me semble qu’ils ont un enfant. Pour le reste…

Ma mère s’occupe vraiment beaucoup du ravitaillement. Je me souviens que nous partons en vélo faire le tour des fermes environnantes pour acheter des patates ou autres. Je n’ai pas le souvenir de faire des « gueuletons » mais je n’ai pas le souvenir de mourir de faim. Nous mangeons beaucoup de fèves. Ma mère a dégotté des centaines de kilos de fèves sèches, alors, nous mangeons des fèves. Nous ne manquerons jamais de nourriture. Alors, nous vivons avec nos cartes de pain, nos cartes d’alimentation, puisque ceux qui sont là légalement ont leurs cartes. Ceux qui sont dans l’illégalité ont quelquefois des fausses cartes. On trafique un peu les cartes de pain. Sur une carte de pain, il y a des tickets de 25 g. On les efface un peu et on colle un « T » sur le ticket. La lettre T veut dire « travailleur ». Elle donne droit à 325 g de pain. On a même le culot de demander à la boulangère de nous échanger des tickets « T » contre des tickets de 25 g. Je suis sûr qu’elle n’est pas dupe. Elle s’en fout. Elle les colle sur les feuilles pour les envoyer…

Pour ce qui est des repas, nous mangeons tous ensemble. Chacun a sa table, mais il n’y a pas de cuisine particulière, tout le monde mange la même chose.

Ce qui fut marquant lors de notre séjour à Cappy furent d’abord les bombardements. Cappy est situé à flanc de colline et domine la vallée de l’Oise. Les américains veulent pendant l’été 44 couper les ponts sur l’Oise. Depuis l’esplanade du château, on peut voir, à 3 ou 4 km, les avions américains tourner en rond et piquer pour lâcher leurs bombes avant de remonter. Involontairement, nous sommes spectateurs de cette horreur. Là, on prend conscience de la guerre.

Deuxièmement, à proximité de Cappy, passe une voie ferrée qui relie Paris à Compiègne puis file vers l’Allemagne. Cette ligne est donc stratégiquement importante. Elle sera sabotée. Après ce sabotage, les allemands exigent que ce soient des français qui surveillent la ligne. Si la voie était à nouveau sabotée, les gens chargés de sa surveillance seraient fusillés. Mon père est lui aussi réquisitionné avec d’autres pour surveiller la voie.

Le « grand coup », le seul événement de guerre stressant que nous ayons tous vécu a lieu la veille de notre libération. Une compagnie allemande en fuite se réfugie avec tous ses véhicules dans le parc du château. Ils arrivent dans la matinée et dispersent les véhicules à l’abri des grands arbres.

L’officier allemand qui commande la compagnie se fait connaître auprès de mon père. Il demande comment procéder pour ne pas qu’ils nous gênent, ils restent planqués toute la journée et dès que le soir tombe, ils repartent. Si ma mémoire est bonne, il me semble qu’ils se feront accrocher dans la forêt de Compiègne pendant la nuit.

Le plus « drôle », c’est que cet officier allemand, lors de son séjour discute avec la seule personne des lieux qui parle allemand. C’est une jeune femme de 30 ou 35 ans que nous appelons « Tante Edith ». Elle est autrichienne et juive. Elle nous sert d’interprète. L’officier lui confierait : « Tout ça, toute cette guerre, c’est de la faute des juifs qui nous ont fait tant de mal… »

Cette compagnie allemande part le soir venu et le lendemain matin, sur le bord de la route Paris-Compiègne, à quelques dizaines de mètres du château, les soldats américains dorment dans leur Jeep. Ils semblent épuisés mais heureux, tout comme nous.

Mon père nous réunit sous le tulipier, je m’en souviens, nous sommes le 30 ou le 31 août, il nous annonce que nous sommes libérés. C’est un très fort moment d’émotion.

Jacques Joussellin

(*) Le 27 octobre 1940, le maréchal Pétain décrète que « tout Français de l’un ou de l’autre sexe, âgé de plus de seize ans, ne peut [désormais] justifier de son identité […] que par la production d’une carte d’identité, àte carte d’identité de Français, dans la vague des mesures de contrôle de la population par le Régime de Vichy, État français ». À partir de 1942, la mention « Juif » est apposée, le cas échéant. La carte d’identité est effectivement délivrée et généralisée à partir de 1943, le « Numéro d’inscription au répertoire national d’identification des personnes physiques » (NIR) lui étant intégré.
N.B. : Ici, la mémoire de Jacques paraît lui faire défaut, il n’y a en effet pas de carte d’identité pour les enfants à l’époque, mais par contre des cartes d’alimentation. C’est vraisemblablement ces cartes que Jacques évoque. Il n’est âgé que de 15 ans au moment des faits et confond peut-être cartes d’identité et cartes d’alimentation. Le risque était d’ailleurs certainement le même pour l’une que pour l’autre…

Le témoignage de Renée Joussellin - Entretien du 13 juillet 2012.

En septembre 1942, le pasteur Jean Joussellin est nommé à la direction de « La Maison Verte ». « La Maison Verte » est un foyer de la Mission Populaire Évangéhque, membre de la Fédération Protestante de France. Elle est située à l’époque – et l’est toujours aujourd’hui, même si les bâtiments ont complètement changé –, 129 rue Marcadet à Paris, dans le 18e.

Dans ce quartier du 18e, il y a une proportion élevée d’israélites. Le scoutisme à l’époque est interdit, mais ça n’empêche pas Jean Joussellin de chercher et de trouver en vitesse des chefs et cheftaines et de faire savoir dans le quartier que les enfants peuvent être accueillis le jeudi et les week-ends pour des activités adaptées à leur âge. Donc, quoique le scoutisme soit interdit, en peu de temps, s’organisent un groupe d’éclaireuses, un groupe d’éclaireurs, un de Louveteaux, un de Petites Ailes. C’est-à-dire en gros les garçons de 12 à 16 ans, les filles de 12 à 16 ans, les garçons de 8 à 11 ans et les filles de 8 à 11 ans et les petits. Ça fonctionne, les groupes se constituent et malgré un contexte assez difficile ça marche.

Vers mars 43, nous commençons à parler de camp d’été pour les enfants de ces groupes qui savent tous que c’est protestant… Un pasteur. Bon, ça… Et quand on commence à parler de camp scout – la durée habituelle étant de quinze jours à trois semaimes – les parents, surtout les parents juifs, viennent nous trouver en nous demandant d’organiser un accueil, loin de Paris, mais pas trop, pour leurs enfants. Parce qu’ils ne savent pas trop comment les occuper pendant 2 mois, à Paris, en pleine occupation et pour qu’ils soient plus tranquilles, pour se cacher éventuellement.

Alors, en moins de deux, c’est le cas de le dire, en quelques semaimes, Jean Joussellin organise un camp au château de Cappy, près de Verberie, à 20 km de Compiègne. Ce bâtiment et tout ce qu’il y a autour, des bois, des prés, appartient aux Éclaireurs Unionistes de France et aux Éclaireurs de France laïques. Le château de Cappy est mis gracieusement à sa disposition. Le Comité Protestant des Colonies de Vacances, le CPCV, est créé, pour servir un peu de paravent, mais c’est, dès le point de départ, un organisme de fédération de colonies de vacances protestantes et de formation de cadres pour ces colonies.

Tous les détails matériels pour organiser cette colonie… Il faut trouver des moyens pour le ravitaillement, des paillasses, des tas de choses, enfin, tout ça, se fait. Nous ne sommes pas très difficiles sur le plan matériel et en juin 43 commence à fonctionner une colonie de vacances à Cappy. Une colonie de vacances protestante dirigée par un pasteur, ce que tout le monde sait. En tout cas, tous ceux qui veulent le savoir, le savent. Les parents, juifs en très grand nombre, le savent aussi, mais ça ne les dérange pas le moins du monde, au contraire.

Les premières activités de ce Comité Protestant des Colonies de Vacances, sont d’organiser un accueil dans des familles du Pays de Montbéliard et du Poitou – il y a beaucoup de protestants dans ces deux coins-là – pour des enfants de villes bombardées comme Samt-Nazaire, Le Havre, etc. Ça, ça existe en parallèle, mais enfin, c’est la première activité de ce comité, dont je resterai Secrétaire Générale pendant 5 ans, de 43 à 48.

Une fois à Cappy, au début, le nombre exact d’enfants, personne ne le connaît exactement mais enfin, nous sommes partis avec tous les groupes de « La Maison Verte », et très vite, ça s’est su, donc les petits frères, les cousins, les enfants d’amis, enfin, bon… Alors, l’encadrement : ce sont les chefs et cheftaines de « La Maison Verte », et par relations, par ouï-dire, les chefs scouts de différents groupes viennent donner des coups de main. Il y a un encadrement tout-à-fait suffisant, il fait beau et la colonie se passe bien, sans incident particulier.

Nous pratiquons toutes les activités d’une colonie de vacances, avec des groupes un peu séparés, mais avec des activités communes : des grands jeux, des « Olympiades »… Là, ils sont tous rassemblés, mais les adolescents, à cette époque-là, n’ont pas tellement envie d’être trop ensemble, les garçons et les filles.

Le Maire du village de Verberie doit comprendre qu’il y des enfants juifs à la colonie. Il ne pose jamais de questions. Personne ne lui précise quoi que ce soit. Il met à notre disposition, et c’est très important, deux fois par semaine la piscine de Verberie. On y emmène les gosses en chantant, et c’est pour eux l’occasion de prendre une douche parce que les installations sanitaires sont un petit peu succinctes à Cappy.

Entre-temps, il faut ouvrir une autre maison d’accueil à Gouvieux, parce qu’il y a vraiment beaucoup d’enfants. Malheureusement, il y a une rampe de lancement qui s’est installée pas loin et il faut donc, au bout de quelques mois, rapatrier les gosses de Gouvieux et leur encadrement au château de Cappy.

On arrive en 44. les effectifs sont assez nombreux, environ 125 enfants dont 87 juifs, pour dire la vérité, je ne suis pas absolument certaine de ces chiffres car bien évidemment, il n’y a pas de liste avec les noms et adresses. Donc très peu, pratiquement aucune archive de cette époque n’existe, puisque nous n’envoyons pas de rapport.

Moi, je refuse le terme « d’enfants cachés », parce qu’ils ne sont pas cachés, ils vont à la piscine à Verberie… On ne les envoie pas trop en ville mais enfin, ils ne sont pas cachés, ils sont mis à l’abri. Cet la formule à laquelle je tiens beaucoup, ce sont des enfants mis à l’abri qui tous reviendront sains et saufs.

Certains ont à leur arrivée, un père, une mère, un frère déportés, mais il n’y a pas d’arrestation ou de déportation de leurs parents pendant leur séjour. De mai 43 à septembre 44, il n’y aura pas une maladie, pas même une appendicite. Il y a un bras cassé et… des poux. C’est tout ! On ne voit pas de médecin sur place une seule fois. C’est un peu miraculeux mais c’est comme ça.

Durant l’hiver 43-44, quelques enfants restent sur place. La colonie se transforme en Maison d’enfants avec des effectifs tout à fait réduits. Il y a en effet des parents qui ont demandé qu’on puisse garder leurs enfants l’hiver. Quelques-uns vont à l’école. Aucun instituteur ne demande jamais rien.

Dans mes souvenirs, il n’y a pas de nom juif trop connu. Je me souviens qu’il y a deux « Messer », deux « Alter ». ça ne saute pas aux yeux que ça puisse être des noms juifs, donc, on ne dit rien, on ne change pas les noms parce qu’on pense que ça compliquerait plus les choses. Dire aux gosses : « Tu t’appelais Lévy, tu t’appelles Durand »… Ça ne marche pas toujours.

En 44, nous nous rapprochons lentement de la libération. Puis, le 30 août 44, nous voyons débarquer vers 9 heures du matin, une unité de soldats allemands. Ils s’installent, ils montent des tentes.

À noter que l’encadrement n’a pas peur. D’ailleurs, on ne se dit jamais : « Oh là là ! Pourvu que la Gestapo ne vienne jamais ici, oh là là, ces pauvres petits »… Les enfants mènent une vie normale et ne semblent pas angoissés. Ils ne le disent pas. Je ne peux pas certifier sur l’honneur qu’il n’y a pas des gosses qui auraient voulu être avec leur papa et leur maman, mais ils ne le disent pas, ils ne l’expriment pas et on n’attise pas ce genre de sentiment. Ils ont l’air assez heureux sur place, comme le montreront quelques témoignages plus tard.

Ce 30 août 44, donc les allemands s’installent dans le parc. Il n’y a qu’une seule personne qui a changé son nom, c’est celle qui était restée tout l’hiver avec les enfants. Elle est juive elle-même, d’origine autrichienne. Je crois qu’elle a depuis épousé un pasteur, mais on l’a perdue de vue.

Il y a un allemand qui vient parler, demande la direction. Moi, je ne l’ai pas entendu, je n’étais pas là mais Jean me l’a assuré et un autre témoin, Jacques Walter l’a confirmé, cet allemand affirme : « Tout ça, c’est la faute des juifs, je les reconnais à vingt pas. » Enfin, moi, je ne l’ai pas entendu. Dans son for intérieur, chacun de nous pense : « Ben mon vieux, il y en a des petits, des grands, des blonds, des bruns, des roux, avec des yeux bleus, etc., dans tous les enfants ». Nous les éloignons quand même un peu du château. On réagit rapidement, on n’est quand même pas très tranquille.

Dans l’après-midi, vers 4 où 5 heures, ils reçoivent des ordres et les voilà qui foutent le camp et se dépêchent d’aller traverser le pont sur l’Oise.

La nuit qui suit est un peu mouvementée. Ça tire, des vitres tombent, l’encadrement ne dort pas beaucoup. Le lendemain, 31 août, il fait un temps radieux, avec un très beau ciel bleu, plus d’allemands et Jean dit : « On va se glisser jusqu’à la grande route, on verra bien ce qui se passe ». Arrivés sur la nationale pas très loin de là, la route qui vient de Paris, il y a une Jeep, et deux gros « MP », Military Police, noirs, qui ronflent comme des sonneurs. On se dit : les américains sont là, c’est terminé. On revient au château, on réunit tous les gosses, on chante « La Marseillaise », on hisse le drapeau. Tout le monde a la larme à l’œil et les américains arrivent avec du chewing-gum, du pain blanc, du café, des chocolats, des tas de trucs…

C’est une journée un peu fofolle. Les grands, on se rend presque malades parce qu’ils ne nous préviennent pas que dans les bouteilles, c’est de l’extrait de café. On n’a pas bu de bon café depuis je ne sais pas combien de temps. C’est un détail, mais qui marque quand-même cette journée.

À partir de ce jour-là, des parents viennent chercher leurs gosses. Nous sommes donc le 31 août. Vers le 15 septembre, nous fermons la boutique car tous les enfants sont rentrés, sains et saufs. Certains ont retrouvé ceux qu’ils avaient laissés. Il n’y a pas eu de parents déportés pendant cette période.

En cours de route, on nous amène des e