1943-1944 : L'épopée de Cappy sous l’occupation…

Ven23Jan201510:32

1943-1944 : L'épopée de Cappy sous l’occupation…

Index de l'article

… de 1943 à 1944

 

L'article ci-après, déjà mis en ligne, reprend un entretien avec Renée Jousselin-David au sujet de la création du C.P.C.V. à partir de l’accueil de jeunes Juifs à Cappy en 1943 et 1944. La famille de Jean Jousselin, à l’origine de cette action, a édité sous ce titre,  en 2014, un ouvrage racontant plus complètement cette « épopée ».

Merci à Jean-Jacques Jousselin, membre de notre Mouvement et petit-fils de Jean, de nous avoir transmis ce document et de nous avoir autorisés à le mettre en ligne. Cette « épopée » fait partir intégrante de l’histoire de ce « haut-lieu » de notre scoutisme qu’est le château de Cappy, mis à la disposition de Jean Jousselin par les associations propriétaires, les Éclaireurs Unionistes et les Éclaireurs de France.

 


L’ÉPOPÉE DE CAPPY SOUS L’OCCUPATION DE 1943 À 1944

Texte rédigé par Jacques Duval de janvier à mai 2013, d’après les témoignages et notes de :

  • Jacques Joussellin, fils aîné de Jean Joussellin.
    Entretien du 17 avril 2012.
  • Renée David, chef des éclaireuses à Cappy.
    Entretien du 13 juillet 2012.
  • Jacques Walter, « Rama », fils spirituel de Jean Joussellin, ami de Jacques.
    Entretien du 04 août 2012.
  • Yvonne Joussellin, femme de Jean Joussellin,
    décédée le 13 janvier 1998.
    Recueil : « Mutty, quelques souvenirs, de 1906 à 1944 ».

Les notes explicatives (*), sont tirées du site Wikipedia.

N.B.
Ce texte raconte le plus fidèlement possible comment Jean Joussellin et ses collaborateurs ont mis à l’abri plusieurs dizaines d’enfants juifs pendant la seconde guerre mondiale. Le récit n’est absolument pas romancé. Il représente un condensé des témoignages recueillis. Hormis quelques menues variantes, les souvenirs convergent sur le fond, les dates et les chiffres. C’est bien là l’important.

Jacques Duval


 

J’ai vécu quelques mois chez mon grand-père, Jean JOUSSELLIN, un an avant sa mort. J’étais jeune et insouciant, il était souffrant et déjà en partance pour un autre voyage. Je n ’ai pas perçu à cette époque là, l’homme qu ’il était.

Alors en formation de médecin psychiatre de l’enfant et de l’adolescent, j’étais très engagé chez les Éclaireuses et Éclaireurs de France, comme mon grand-père l’avait été au sein des Éclaireurs Unionistes. Je lisais les livres écrits par lui et notamment « Le scoutisme, éveilleur d’âme » et « Enfants perdus ou éclaireurs ». Je cherchais à comprendre l’essence de l’homme, et mon regard était tourné vers son action pour l’éducation des jeunes, plus que vers ses… « faits de guerre ».

Je porte le prénom de mon grand père et celui de mon père. À cette époque mon défi était de me construire en différence de ces deux images paternelles, mais aussi, bien sûr, de prendre appui sur eux. Mon trajet dans le scoutisme me rapprochait de mon grand père, et c’est cela qui motivait mon approche vers lui, quand je vivais sous son toit Boulevard Berthier.

Cappy était une histoire qui circulait dans la famille, pour laquelle on savait que toute la famille y était mêlée, mon grand père bien sûr, mais aussi Yvonne ma grand-mère, Jacques, mon père, et aussi Renée la deuxième femme de Jean ! Jean et Renée m’ont hébergé pendant plusieurs mois à Paris.

Je n’ai pas compris à l’époque l’importance de ce moment familial à Cappy. Pourtant, cette histoire, petit à petit, va devenir le récit d’une sorte de « mythique familial ».

Mais ici ou là, nous n’avons que des anecdotes, des bouts d’histoires qui, pourtant, vont rassembler la diaspora Joussellin (Jean a eu 9 enfants et de très nombreux petits-enfants).

Le travail de Jacques Duval ouvre maintenant à cette dimension l’histoire qui nous a construit, à notre insu, comme une peau qui fait enveloppe d’une éducation transfamiliale. Mais cette appartenance ne fait pas uniquement contenance éducative, elle donne à être aussi dans une position éthique et sociale.

Il y aurait une sorte de méprise autour de Cappy, les héros seraient des citoyens très ordinaires, nous dit Renée. Et elle insiste beaucoup sur cette « mise à l’abri des enfants » qui a fondé l’histoire de Cappy. Dans ce récit, là où l’on pourrait attendre des hommes et des femmes exceptionnels, on découvre des hommes et des femmes de conviction, de force et courage, mais, somme toute assez proches de nous. Avec un petit surplus de « culot et d’audace d’entreprendre, ce qui n’est pas rien » nous propose Jacques Walter dit Rama.

Mais sur l’instant, en 1943, il faut protéger ces enfants et les accompagner dans leur développement d’homme, de femme, et de citoyen. On peut cependant supposer que Jean et les adultes proches de lui, connaissaient les risques au-delà des enjeux.

Mon grand père, Jean Joussellin était un pasteur, un homme de foi. Pour lui, pas question de maltraiter les enfants. Il faut, non seulement les mettre à l’abri face à la folie de la guerre, mais aussi les soutenir dans leur construction d’homme, de femme et de citoyens en devenir. Un enfant est un bien précieux qui porte en lui les ressources de la société à venir C’est pourquoi la jeunesse attire toute son attention. Il développera beaucoup d’énergie pour celle-ci. Il participera d’ailleurs, plus tard, au groupe de travail qui portera la proposition d’abaisser l’âge de la majorité et de vote à 18 ans. Il faut, pour lui, que les jeunes prennent toute leur place dans la vie politique et sociale.

Mais ce qui est devenu remarquable, c’est cette énergie développée pour que l’œuvre éducative avance, malgré tout, malgré les actions de destruction de l’humain que les nazis ont développé au plus haut point.

Il me semble aussi que, au-delà de la foi du pasteur, la « pédagogie du scoutisme » est venue en soutien de cette démarche d’éducation à partir de la suggestion de Baden Powell : « le scoutisme est une jolie manière de se recréer en plein air ». Il sera donc question de jeu, d’aventure, de découvertes, de veillées, de vie collective et d’initiatives personnelles. Et, au bout du compte, peut-être presqu’à l’insu de tous, les convictions portées par Baden Powell seront mises en application : « L’éducation peut être un facteur de cohésion si elle s’efforce de prendre en compte la diversité des individus et des groupes humains tout en évitant d’être elle-même un facteur d’exclusion. » (…) « C’est moins par la force de ses armements qu’une nation s’élève au-dessus des autres que par le caractère de ses citoyens. Notre désir est d’aider les jeunes, surtout les plus pauvres, à avoir une chance égale aux autres de devenir des citoyens dignes, heureux et réussissant dans la vie, inspirés par un idéal de service du prochain ».

Quelle conviction, là encore, que de faire reposer sur une découverte pédagogique récente, l’idée que l’humain se construit par l’engagement dans le quotidien d’une vie simple, solidaire et ouverte.

Voilà donc un homme, porté par l’idée que l’humain doit l’emporter, au risque de sa vie, et qui a permis à des enfants de vivre une vie presque ordinaire, tellement impossible à imaginer à ce moment-là, dans cette guerre là. Et, comme le précise si bien Boris Cyrulnik, c’est par ce chemin que la résilience peut advenir.

Ce moment de l’Histoire rejoint celui du Chambon-sur-Lignon, de la Maison de Moissac, et d’autres encore. Voilà un morceau de l’histoire de la guerre où tout un village a su se taire et protéger 87 enfants juifs. Car il est bien évident que nombre d’habitants du village de Verberie étaient au courant de qui était là, dans ce camp, mais ils ont su les protéger.

Et voilà donc une histoire simple, portée par des hommes et des femmes simples… mais si peu ordinaires par le chemin qu’ils prennent !

C’est bien cela que dévoile ce récit ! Et c’est cela qui est extraordinaire, et au final, le rend encore bien plus émouvant, car si proche de nous !

Les historiens proposent le terme de « Résistance civile » pour expliquer ces actions qui, face à l’oppresseur et son « état de fait », mettent en avant un « état d’esprit » qui protège l’humain, l’humanité, le lien fraternel et la solidarité.

La médaille des justes dit que derrière l’humilité, un exemple d’engagement et de conviction est là, en exemple pour nous.

Que tous soient remerciés de nous avoir montré que l’histoire s’écrit aussi grâce à des actes que des hommes et des femmes (presque) comme tout le monde, ont pu accomplir.

Merci à Jacques Duval de nous avoir permis de comprendre d’où nous venons et de quelles croyances nous sommes faits !

Jean-Jacques Joussellin


Nous sommes en 1942. La guerre avec l’Allemagne dure depuis bientôt 3 ans. Depuis l’armistice (*) de juin 40, les français ont dû apprendre à vivre avec l’occupant. À Paris, dans la rue, dans le métro… Les allemands sont omniprésents, ils sont… chez eux. La dictature allemande, le pillage économique et la pénurie, les Français de la zone occupée y sont brutalement confrontés en 1940, au début de l’occupation. Ensuite, cela s’estompe dans les esprits. La cohabitation est loin d’être amicale, mais il faut « faire avec ». Les Français supportent donc tant bien que mal la situation. C’est difficile à comprendre, quand on ne l’a pas vécu.

Il faut aussi savoir que si l’Histoire parle beaucoup de la Résistance, celle-ci ne concerne à vrai dire qu’une infime partie de la population.

En 1942, la famille Joussellin vit à Versailles. Jean Joussellin qui est pasteur, est nommé en juin à la tête de la « La Maison Verte », dans le 18e arrondissement de Paris. Ce quartier est très populaire. Ici se côtoient diverses nationalités et origines, se mélangent plusieurs langues. Nombre de juifs venus d’Europe Centrale ou du Moyen-Orient s’y sont installés.

« La Maison Verte » est un poste de La Mission Populaire Évangélique, membre de la Fédération Protestante de France. Elle est située au 127-129 rue Marcadet, derrière Montmartre. C’est un foyer protestant qui a un but évangélique et offre de l’aide aux enfants.

Dans ce quartier du 18e, il y a une proportion élevée d’israélites. Le scoutisme à l’époque est interdit, mais ça n’empêche pas Jean Joussellin de faire savoir que les enfants peuvent être accueillis le jeudi et les week-ends pour pratiquer des activités adaptées à leur âge. Donc, bien que le scoutisme soit interdit, en peu de temps, s’organise un accueil pour les enfants du quartier, des groupes se constituent et malgré un contexte assez difficile ça fonctionne. On y pratique les activités habituelles de loisirs qui se veulent aussi éducatives.

(*) L’armistice du 22 juin 1940 est une convention qui a été signée entre le représentant du Troisième Reich allemand et celui du gouvernement français de Pétain afin de mettre fin aux hostilités ouvertes par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939 et d’établir les conditions de l’occupation par l’Allemagne de la France, le sort des personnes capturées, déplacées ou occupées, la neutralisation des forces françaises, et le paiement de compensations économiques à l’Allemagne.
Du point de vue territorial, il résulte de la convention (en particulier en ses articles 2 et 3) que la France métropolitaine est divisée en deux parties par une ligne de démarcation, la zone occupée par l’armée allemande et la zone dite « libre ». La souveraineté française s’exerce sur l’ensemble du territoire, y compris la zone occupée, et l’Empire demeure sous l’autorité du nouveau gouvernement français.


Jean est depuis sa plus tendre jeunesse un partisan actif de la technique d’éducation et de pédagogie du scoutisme. Il trouve à « La Maison Verte » un moyen d’en dispenser les préceptes, sans l’uniforme et sans l’appellation, car bien entendu, le scoutisme est interdit par l’occupant.

Mais avec l’occupation allemande, l’antisémitisme prend des proportions alarmantes. Les juifs sont harcelés et persécutés. Depuis la tristement célèbre rafle du Vel d’Hiv (*) du 16 juillet 1942, tous cherchent à fuir vers la province. Ce qui préoccupe vraiment Jean, c’est la situation des juifs du 18e arrondissement. Il envisage alors la création d’une colonie de vacances qui serait aussi un refuge pour les enfants juifs, qui, comme leurs parents, sont poursuivis et risquent d’être dénoncés. Les lois du gouvernement de Vichy ont été décrétées et avec les recensements, persécutions… il sait que les enfants juifs du quartier sont en grand danger.

Dès le printemps 1943, Jean prévoit et organise sa future colonie de vacances. Il se souvient qu’en 1939, il a séjourné avec sa famille au château de Cappy, à Verberie, dans l’Oise. Il y dirigeait alors un camp de formation. C’est d’ailleurs pendant ce séjour que les Joussellin ont appris la déclaration de la guerre. Cette propriété avait été offerte à la France en 1922 par le gouvernement américain. Les Éclaireurs Unionistes et les Éclaireurs de France en deviennent ensuite les propriétaires et la transforment en école de cadres. En 1943, ils la mettent gracieusement à la disposition de Jean qui y installe sa colonie de vacances. De plus, les lits, tables, tentes et couvertures qui sont sur place sont aussi mis à sa disposition.

Pour « légitimer » la création de cette colonie, Jean crée le Comité Protestant des Colonies de Vacances, le CPCV, qui sert de paravent. C’est officiellement un organisme de fédération de colonies de vacances protestantes et de formation de cadres pour ces colonies. Parallèlement, le Comité organise un accueil dans des familles du Pays de Montbéliard et du Poitou pour des enfants de villes bombardées comme Le Havre, Saint-Nazaire, etc. Il y a beaucoup de protestants dans ces régions-là. Ce comité existe toujours mais aujourd’hui, rares sont ceux qui en connaissent l’origine. Renée David en sera la Secrétaire Générale pendant 5 ans, de 1943 à 1948.

Conscient des problèmes que vont poser le ravitaillement et la nourriture à Cappy, Jean explique au maire du 18e arrondissement et au maire de Verberie son projet de colonie de vacances. C’est indispensable car la question des cartes d’alimentation se pose : certaines de celles qui lui seront remises quand les enfants seront pris en charge sont marquées « juif ». Le maire du 18e acceptera de les faire changer à condition qu’elles soient présentées ouvertes avec les tickets pré-découpés pour l’échange.

Un employé de la mairie de Verberie est mis dans le secret et personne n’aura jamais d’ennui avec ces cartes, jusqu’à ce que les nouvelles cartes, sans inscription, les remplacent. C’est la mairie de Verberie qui les prend en charge à partir de ce moment-là. Cet épisode est très important car les cartes d’alimentation se révéleront indispensables pour nourrir les enfants de Cappy.

(*) La rafle du Vélodrome d’Hiver (16 juillet 1942), souvent appelée rafle du Vel’d’Hiv, est la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale, essentiellement de Juifs étrangers ou apatrides réfugiés en France.
En juillet 1942, le régime nazi organise l’opération « Vent Printanier » : une rafle à grande échelle de Juifs dans plusieurs pays européens. En France, le régime de Vichy mobilise la police française pour participer à l’opération : à Paris, 9 000 policiers et gendarmes raflent les Juifs.
Le 17 juillet, en fin de journée, le nombre des arrestations dans Paris et la banlieue était de 13 152 dont 4 115 enfants selon les chiffres de la préfecture de police. Moins de cent personnes, dont aucun enfant, survécurent à la déportation.

 


En arrivant devant le grand portail de la propriété, on distingue très bien le château, de la route. Derrière ce portail partent deux allées, une à droite et une à gauche. Elles se rejoignent à l’esplanade, devant la façade Sud. La bâtisse est un peu rococo, du genre de celles que l’on construisait fin XIXe. C’est une grosse maison bourgeoise de deux étages, qui s’élève au pied d’une colline et qui se donne des faux airs de château. L’ensemble domine la vallée de l’Oise.

Au rez-de-chaussée dans l’aile Ouest, se trouvent la grande cuisine et le cellier qui sert de réserve. La cuisine s’ouvre sur le couloir longeant la façade et qui débouche sur trois grandes pièces : des salles réunions ou des réfectoires, au besoin. En fait, pensionnaires et encadrement prendront le plus souvent possible leurs repas à l’extérieur. Dès que le temps le permet, tout le monde s’installe dehors. Au premier et au deuxième étage, un couloir dessert les chambres où logent les tout-petits. Les plus grands dorment sous la tente. À l’Ouest, une tourelle d’angle abrite l’escalier. Ce qui est assez marrant, raconte Jacques, le fils de Jean, c’est que cet escalier arrive sur le toit en zinc. Bien sûr, les « grands » adorent se promener sur cette terrasse improvisée. Les gosses n’ont pas le droit, mais les aînés, eux, ont « tous les droits ». De là, la vue sur la vallée de l’Oise est magnifique. À côté du château, il y a une petite annexe. C’est là que s’installent Jean Joussellin et sa femme.

Derrière les bâtiments, après quelques allées, le terrain boisé monte assez vite à l’assaut des onze hectares de bois. Dans le parc côté Est, les précédents occupants avaient aménagé un stade, un terrain de jeux, une piste de saut et un bac à sable… Une véritable aubaine pour occuper les enfants ! Il y a aussi un potager qui n’est pas utilisé et une immense serre. Les gamins y jouent à l’abri par mauvais temps et elle fait quelquefois office de salle de réunion. Dans le parc s’élève un majestueux Tulipier de Virginie. Il devient immédiatement le lieu de rassemblement du camp. Chaque matin, tout le monde se réunit sous cet arbre magnifique. Il n’y a pas de lever de couleurs comme dans un camp scout traditionnel puisque c’est interdit.

Après avoir trouvé un local, il faut rapidement rassembler une équipe de volontaires pour accueillir et encadrer les enfants. Jean est donc le Chef de Camp. Le Chef Éclaireur est Jacques Walter, « Rama ». Il vient de la « La Maison Verte » où il est arrivé fin 1942. À l’époque, il venait juste de devenir chrétien et souhaitait se rendre utile auprès des enfants en participant au soutien scolaire. La Cheftaine Éclaireuse et adjointe au Chef de Camp, Renée David, est enseignante, sa sœur Geneviève s’occupe des louveteaux. Côté intendance, Yvonne, « Mutty », la femme de Jean, est chargée de la lourde tâche du ravitaillement. Des mères d’enfants dont les maris sont déportés viennent vivre à Cappy et s’occupent de la lingerie. Deux couples juifs assurent la cuisine, un couple ashkénaze et un couple séfarade (*).

(*) Les juifs ashkénazes viennent d’Allemagne, de France et d’Europe de l’Est, ainsi que leurs descendants. Les juifs séfarades sont des juifs d’Espagne, du Portugal, d’Italie, de Grèce, de Turquie, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ainsi que leurs descendants.


La colonie de vacances démarre dès juin 1943. Le jour du départ, le rendez-vous est fixé gare du Nord. Jean supervise le départ. Les enfants et les cadres prennent le tram pour Creil, puis pour une petite gare près de Verberie : Longueil-Sainte-Marie. Il reste ensuite 5 km à faire pour arriver au château. Une charrette emmène les paquets des plus petits.

Le camp s’organise rapidement.

  • Petit-déjeuner : un gros porridge est préparé à la cuisine et pris sous les tentes ou dans la grande salle du château, par mauvais temps ;
  • Toilette et rangement ;
  • À 10 heures, inspection des tentes et des dortoirs des petits, par les chefs d’équipes ;
  • À 11 heures : rassemblement autour du Tulipier du parc. Salut scout et dispersion ;
  • Après le salut, jeux et différents services : débitage et sciage du bois, ramassage des branches dans la forêt, nettoyage des salles communes, épluchage des légumes…
  • Déjeuner ;
  • Vaisselle puis sieste ou lecture, discussions…
  • Dans l’après-midi : activités par groupes ou grand jeu, baignade dans l’Oise, promenade…
  • En fin d’après-midi : ravitaillement en pain, lait, par groupes successifs ;
  • Dîner ;
  • Promenade dans le parc avant « l’extinction des feux » ;
  • Le dimanche, après le salut, culte.

Les parents, informés, acceptent ce culte très simple, basé sur l’Ancien Testament.

Les liaisons avec les parents se font par lettres. Le courrier arrive à Cappy directement ou transite par la « Maison Verte ». Les enfants, eux, écrivent à leurs parents le dimanche après-midi. Leurs lettres sont déposées à la poste de Verberie ou amenées rue Marcadet, à la poste du 18e arrondissement. L’arrivée du courrier est un événement quotidien. Une distribution hebdomadaire sera rapidement mise en place pour éviter les trop longues attentes, chaque jour.

Quelques jours après l’arrivée des premiers enfants, un petit de 8 ans se sauve. La cheftaine s’aperçoit de son absence à l’appel du matin. Il ne doit pas être parti bien loin car il vient de prendre son petit déjeuner avec les autres. Tout l’encadrement part à sa recherche, craignant qu’il ait été arrêté par les gendarmes. Ceux-ci pourraient lui poser des questions indiscrètes. Heureusement, il est retrouvé à quelques dizaines de mètres de la propriété, marchant au bord de la route. Cette « escapade » est l’occasion de rappeler aux enfants qu’ils ne sont pas prisonniers, mais qu’ils sont membres d’une colonie de vacances, réfugiés loin de Paris à cause des bombardements et des rafles.

Jacques n’a pas 15 ans mais se souvient très bien : au début, il y a là les enfants d’origine juive qui fréquentent toute l’année « La Maison Verte » et que leurs parents ont envoyés loin de Paris. Quand approche la fin de l’été, les parents de ces enfants, inquiets, demandent à Jean s’il est possible de prolonger cette colonie, d’une part pour assurer aux enfants une alimentation correcte et surtout, pour les mettre à l’abri des allemands. Jean accepte tout de suite. Les choses se mettent en place aussi simplement que ça. Durant l’hiver 43-44, quelques enfants restent donc sur place. La colonie se transforme en Maison d’enfants avec des effectifs tout-à-fait réduits. Quelques-uns vont à l’école du village de Verberie. Aucun instituteur ne demande jamais rien.

Jean fait des allers-retours entre « La Maison Verte » et Cappy, pour y amener d’autres enfants.

Petit à petit, le bouche-à-oreille fonctionne et la demande augmente. Les enfants arrivent de plus en plus nombreux, tout au long de l’année. L’encadrement s’étoffe avec les effectifs. Un jeune étudiant anglais, neveu d’un pasteur ami de Jean rejoint Cappy. Quelques chefs et cheftaines de différents coins de la France, des parents, des amis, viennent aussi donner un coup de main. En tout, il y a pas loin de 15 ou 20 adultes sur place, se souvient Jacques. Il y a même un collabo repenti qui est envoyé par le pasteur de Clichy, pour être mis à l’abri. C’est un type assez âgé, qui peut prouver qu’il est vraiment repenti parce qu’il a participé au sauvetage d’un maquis dans l’Yonne, où il a encore des contacts. Il sera jugé après la guerre. Jean et un autre pasteur iront témoigner à son procès.

Mais Cappy devient rapidement bien plus qu’une simple colonie de vacances. Le chemin en est trouvé et suivi par des individus variés, très différents, par exemple : des garçons fuyant le STO (*), une petite troupe d’éclaireurs de l’Armée du Salut, un jeune de la HSP (Haute Société Protestante) de Bordeaux, etc.

Jacques fait lui aussi quelques voyages de Paris à Cappy, en train. Il accompagne chaque fois un ou deux enfants jusqu’au château. À Paris, tous ces gosses portent l’étoile juive, puisque tout juif doit avoir une étoile jaune cousue sur le cœur… Elle leur est enlevée à la maison ou juste avant d’arnver à la gare, car les juifs n’ont pas le droit de prendre le train.

Il finit par y avoir tellement de demandes d’accueils d’enfants au château que Jean décide d’ouvrir une petite maison à Gouvieux, un village tout proche, pour en faire une annexe. Quelques-uns y séjournent un court moment. Cela ne dure pas, il faut quitter la maison prématurément car elle se trouve juste à côté d’une rampe de lancement de V2, les trop fameux missiles allemands. Tout le monde réintègre donc Cappy.

En 44, le château héberge à peu près 125 enfants dont environ 87 juifs. Combien exactement, ce n’est pas facile à dire, il n’y a bien entendu pas de rapport fait aux autorités, ni de liste des noms et adresses des enfants. Donc il n’existe aucune archive de cette époque.

(*) Le service du travail obligatoire (STO) fut, durant l’occupation de la France par l’Allemagne nazie, la réquisition et le transfert contre leur gré vers l’Allemagne de centaines de milliers de travailleurs français, afin de participer à l’effort de guerre allemand que les revers militaires contraignaient à être sans cesse grandissant (usines, agriculture, chemins de fer, etc.). Les personnes réquisitionnées dans le cadre du STO étaient hébergées dans des camps de travailleurs situés sur le sol allemand.
L’Allemagne nazie