1980 et la suite : des témoignages de responsables nationaux

Ven19Avr201307:11

1980 et la suite : des témoignages de responsables nationaux

Index de l'article


… qui nous racontent leur parcours… et la vie du Mouvement.

 

Pour raconter, illustrer et commenter les dernières décennies, la meilleure solution était, bien évidemment, de demander un témoignage à ceux qui ont eu, et ont encore, la charge de l’animation « nationale » du Mouvement. La plupart se sont bien volontiers prêtés aux jeu, soit par un entretien téléphonique, soit par un document écrit. Tous ont été consultés pour validation et, éventuellement, améliorations d’un « premier jet ». Ce nouveau chapitre décrit donc, à la fois, les parcours de militants et leur action pour le Mouvement.


(Extraits de l'ouvrage « Cent ans de laïcité dans le scoutisme et l'éducation populaire »)



Roland DAVAL


Militant des E.D.F. depuis sa plus tendre jeunesse, Roland Daval a vécu l’histoire de notre Mouvement dans toutes ses étapes. Membre de l’équipe nationale puis délégué général, il a joué un rôle important dans ses instances de direction. Il est actuellement (*) vice-président du Comité Directeur des E.E.D.F..


(*) NDLR : en 2011

Entretien téléphonique complété par écrit


Lorsque Yvon BASTIDE m’a demandé d’apporter une contribution à cet ouvrage porteur de témoignages, à l’occasion du centenaire de notre association, j’ai hésité car je n’ai jamais trop aimé faire des retours en arrière, plutôt passionné par ce qu’il faut construire pour demain. Et puis, en réfléchissant quelque peu, j’ai été conduit à penser qu’une partie de ces 100 ans d’histoire des EEDF avait fortement marqué mon histoire personnelle : presque 50 ans aujourd’hui depuis ma première adhésion en 1962 et 29 années de carrière professionnelle au sein de l’association. Alors j’ai accepté cet entretien téléphonique puis j’ai pris ma plume électronique pour le compléter.


Je suis né en 1947 dans une famille nombreuse ; mon père était contremaître dans une petite usine textile des Hautes-Vosges et, second enfant de la famille, c’est « l’ascenseur social » qui m’a permis de rentrer à l’École Normale d’Instituteurs comme 12 sur 30 des élèves de ma promotion issus du même collège d’enseignement général et ce, afin de pouvoir faire des études gratuites.


C’est à l’É.N. de Mirecourt que j’ai rencontré les Éclaireurs, dans le clan d’un groupe très important : 250 à 300 adhérents, une trentaine de responsables, avec des « activités d’extension » dans un centre médico-pédagogique voisin. La plupart des responsables viennent de l’École Normale dont, dans ma promotion, les 2/3 des élèves militent aux E.D.F. ou aux Francas. Première étape de ce qui allait devenir ma vocation, je me retrouve gestionnaire de la bibliothèque du clan (où chacun doit assurer une responsabilité, c’est la règle de vie !) : charge pas trop lourde puisque cette bibliothèque se réduit à cinq livres quand j’arrive, dix quand je passe la main pour devenir trésorier du clan. Que de belles aventures ! La découverte de la spéléologie, le camping, la vie au plein air et les nuits à la belle étoile… Sans oublier l’implication dans l’équipe des marionnettistes avec de nombreux spectacles que nous présentons dans les écoles du département (École normale oblige !) et, pendant les vacances scolaires et l’été, dans des fêtes organisées par des comités d’entreprise ou dans des colonies de vacances : en 1964, c’est la principale ressource du clan et du groupe, les spectacles nous rapportent 16 000 francs de l’époque ! Certains diront que ce fut sans doute une bonne école pour apprendre à tirer les ficelles : et bien non, dommage ! Pour les connaisseurs ce n’étaient pas des marionnettes à fils mais des marionnettes à gaine.


Progression sur place : membre de l’équipe de groupe, puis responsable du clan, puis adjoint au responsable de groupe, Daniel Creusot, mon grand frère spirituel. Les E.D.F. forment une nouvelle famille, dans laquelle l’É.N. est très impliquée, depuis le directeur jusqu’à l’intendant qui nous nourrit pour les sorties éclés et est le trésorier du groupe. Notre activité apparaît comme tout à fait complémentaire à celle de l’école. Sur le département, l’association est alors très développée grâce à son lien avec l’enseignement.


En 1964, je découvre à Montgeron la dimension nationale du mouvement au Congrès de l’AN II – l’an 2 de la création du nouveau Mouvement des Éclaireuses et Éclaireurs de France. J’accède au niveau départemental en devenant assistant au commissaire départemental pour la « route ». Ma première année d’instituteur se passe dans un établissement des Pupilles de l’École Publique, à proximité de Mirecourt, ce qui me permet de garder le contact avec le groupe. Devenu assistant de branche au niveau régional, je participe à l’organisation de « camps pilotes » et, en 1969, à mon retour du service militaire, Daniel Mougin me propose de lui succéder et de devenir permanent régional Alsace-Lorraine comme « mis à disposition » avec l’accord de René Duphil alors commissaire national en charge de l’administration. Et me voici donc… embarqué pour dix années qui vont s’avérer assez cahotiques pour la vie du Mouvement.


Cette décennie, après mai 68, va être celle du grand « remue méninges ». Je fais partie de ceux qui souhaitent une réflexion sur le fond et une évolution, avec des responsables des régions de Caen, de Paris, du Centre, de Grenoble et la tendance qui va devenir en 1972 « Avignon continue ». Je participe à la Consultation et aux Assises d’Avignon où je suis intéressé, en particulier, par les moyens techniques nouveaux présentés par le CREPAC (une équipe de professionnels licenciés en 1968 par l’ORTF) : j’anime l’équipe chargée de réaliser les reportages vidéo des Assises. Après l’A.G. de1974 à Tours, sollicité par Émile Gagnon, commissaire général, je m’engage dans l’organisation du rassemblement de TOP 76 à Saou dans la Drôme (une aventure où l’on était dans le vent au sens propre comme au sens figuré). Dans cette même période je découvre la dimension internationale de nos activités avec des missions en Pologne, au Mali et en Grande-Bretagne. Dans le même temps la région Alsace-Lorraine où j’exerce mon métier de permanent connaît une forte dégradation de son économie, dans la sidérurgie, les mines ou le textile… Le Mouvement en subit bien évidemment la conséquence avec une diminution des effectifs alors qu’il était bien implanté dans ces zones d’activités de la Moselle et de la Meurthe et Moselle.


En septembre 1979, je suis appelé à l’équipe nationale par Claire Mollet, Paul Plouvier et, bien entendu, François Baize qui allait en devenir le délégué général, occupant pour ma part la fonction de secrétaire général. Aucun rapport avec ma formation d’origine, je dois tout découvrir avec l’aide d’amis, de militants engagés tels que Claude Escalettes et Pierre Lipmann. C’est d’autant plus important que nous sommes dans une période de restructuration financière. Une de mes premières tâches est de renégocier un accord d’entreprise définissant les relations de l’association avec l’ensemble de ses salariés. S’y ajouteront le traitement de quelques dossiers d’investissements difficiles, l’informatisation de l’association…, mais aussi l’acquisition de Bécours : un défi à relever mais une belle promesse d’avenir avec un premier rassemblement réussi de cinq camps successifs de 750 éclés dès l’été 1981. Ce lieu deviendra de plus en plus important car, quelles que soient nos idées ou nos « tendances », nous nous y retrouvons pour agir ensemble, pour reconstruire un village, action à caractère hautement symbolique.


Le redressement financier est notre priorité et oblige à des ventes de patrimoine, au choix d’une banque unique pour l’ensemble des activités de l’association, à une définition des transferts de charges avec les régions – chantiers nouveaux pour moi mais pour lesquels j’ai toujours pu compter sur l’aide précieuse de militants EDDF. Je suis appelé à contribuer à la négociation d’une convention collective, à participer à la création d’un syndicat d’employeurs du secteur associatif (dont je deviendrai d’ailleurs plus tard le président).


Je ne peux pas bien évidemment oublier les grandes manifestations, avec les délégués généraux successifs, François Baize, Bernard Machu, Daniel Auduc, François Daubin… : Bécours 81, le congrès de Mâcon, Navigator et le rassemblement de La Courneuve où nous retrouvons à plus de 6000, TREEC à Montpellier, Mosaïque dans l’Aveyron… Bien sûr, j’en assure la logistique – toujours sans aucun rapport avec ma formation d’origine, j’apprends sur le tas. Ces activités témoignent de la vitalité de notre Mouvement et de sa volonté de se développer et de se montrer ! Le scoutisme apporte certes une continuité éducative, mais il offre également une réelle intensité éducative lors des grandes rencontres de ce genre. Je crois que tous ceux qui ont vécu un de ces temps forts ne peuvent oublier ce moment de leur histoire de vie.


Nouvelle étape avec la Conférence Mondiale de l’O.M.M.S. à Paris en 1990. Devenu délégué général au lendemain de cette conférence, je crée des liens d’amitié avec Jacques Moreillon, secrétaire général de l’O.M.M.S. et notre coopération se prolongera sans problèmes, dans une totale compréhension mutuelle.


Au plan national, nous nous engageons dans un nouveau défi, celui du développement quantitatif et qualitatif de l’association. Les missions des permanents sont alors profondément modifiées afin qu’ils se mobilisent sur la création de groupes nouveaux et un investissement important est réalisé en matière de formation professionnelle. La modification de nos financements par le Ministère de l’Éducation nationale conduit l’association à embaucher des salariés et à voir diminuer le nombre d’enseignants mis à disposition ou détachés. C’est le cas à l’équipe nationale où le « profil » des animateurs nationaux est en train de changer, avec Patrick Volpilhac ou Dominique Girard qui ne sont pas issus de l’enseignement : le problème posé est celui de la contradiction entre une embauche sous contrat à durée indéterminée et le renouvellement d’un poste de délégué général et d’une équipe nationale au rythme des plans d’action du Mouvement (problème que le mouvement n’a pas encore définitivement traité à ce jour).


Dans l’exercice de mes responsabilités nationales j’ai vécu et contribué à trois grands virages que la majeure partie des grandes associations a dû négocier : la gestion économique et financière indispensable pour assurer la pérennité de l’association et lui permettre de disposer des moyens nécessaires à la mise en œuvre de ses projets ; la gestion des salariés au même titre que toute entreprise mais en recherchant l’indispensable équilibre entre bénévoles et salariés dans l’exercice leurs responsabilités respectives et complémentaires ; celui enfin de la communication devant permettre à l’association d’être mieux connue du grand public mais tout autant à chacun des militants de l’association de se reconnaître dans les images et messages véhiculés. Des défis à relever et des expériences passionnantes à vivre.


En dehors – en plus – des EEDF, j’ai également été en tant que bénévole, de 1992 à 1997, président de l’U.C.P.A. qui représente un monde assez différent avec 650 salariés permanents et 3 000 saisonniers, mais aussi trésorier général de la J.P.A.. Ce sont de magnifiques occasions d’exercice de la responsabilité, d’expériences humaines, sociales et professionnelles qui m’ont été offertes par les Éclaireuses et Éclaireurs de France.


En 1998, après dix-huit années à l’équipe nationale dont huit comme délégué général, je passe le flambeau à Dominique Girard. Je m’intéresse au développement international et j’exerce pendant 10 ans des fonctions de direction à l’Association Française des Volontaires du Progrès… Pris par de nouveaux engagements et souhaitant laisser toute la place nécessaire à ceux qui assurent la direction de l’association, je prends du recul sans jamais pour autant quitter l’association dont je reste toujours un des adhérents. Mais les EEDF viendront me rechercher d’abord pour donner un coup de main au contrôle des comptes, puis comme trésorier de la région Île de France. Plus récemment, Jérôme Rigaud qui souhaite se présenter comme président me demande de rejoindre le Comité Directeur en 2008 et j’en deviens vice-président. C’est une période difficile et riche tout à la fois : le changement de délégué général, la préparation des orientations pour les cinq années à venir. C’est une nouvelle aventure vécue avec une autre place et donc un autre regard sur l’association : il est vrai que depuis 1969 je n’avais pas eu l’occasion de m’exprimer avec un bulletin de vote dans l’association !


Mais je garde des activités extérieures, en particulier avec la J.P.A. et le Réseau Éducation Pour Tous Afrique (REPTA) dont j’ai contribué à la création. Aujourd’hui à la retraite, je mets à disposition mon expérience associative en exerçant des missions de consultant auprès de diverses associations en répondant à des demandes des Dispositifs Locaux d’Accompagnement (DLA).


Les EEDF ont contribué largement à faire de moi ce que je suis. J’espère avoir donné autant que j’ai reçu, dans le respect des valeurs qui sont le fondement des EEDF.

En ce qui concerne ces valeurs, je crois qu’elles sont spécifiques à notre Mouvement en combinant laïcité et dimension spirituelle, notre volonté de formation à la démocratie et l’ouverture internationale que permet le scoutisme, le scoutisme lui-même étant un moyen, un excellent outil pédagogique : nous avons su, je crois, collectivement créer un véritable croisement entre scoutisme et valeurs spécifiques ! Cette richesse est d’ailleurs confirmée par l’ensemble des Mouvements pluralistes réunis dans le cadre de la COFASL.

Mais cette richesse, qui repose beaucoup sur l’engagement de nos militants, peut être quelquefois une de ses faiblesses et de ses fragilités : je suis étonné, après examen de mon parcours, de l’importance du temps que j’ai eu à consacrer à régler des conflits de personnes avec en arrière-plan le sentiment que ce temps passé, pourtant nécessaire, aurait pu être consacré au développement de notre mouvement.


L’avenir ? Le Mouvement aura de nouveaux défis à relever, et certainement à se remettre régulièrement en cause pour répondre aux besoins de notre société et de sa jeunesse en constante évolution, sans abandonner pour autant ce qui fait sa richesse et sa singularité : un mouvement de scoutisme laïque. Lors de notre congrès de Mâcon, il y a déjà quelques années, une devise avait guidé nos réflexions : « Notre tradition c’est l’innovation. » Alors tout simplement sachons mettre en musique les partitions que nous savons écrire et sachons toujours inventer de nouvelles partitions pour une musique toujours contemporaine.


 

Jacques Delobel, devenu depuis président de notre association d’anciens, a été président des E.E.D.F. dans cette période de reconstruction, à partir de 1980. Il en témoigne au cours d’une interview en 2009.

Entretien téléphonique.

Q : Et d’abord, quel a été ton « parcours » dans nos associations ?

Je suis entré au groupe d’Hellemmes de la région Nord Pas-de-Calais en 1963. J’étais jeune instituteur et le groupe avait besoin d’un chef de troupe. J’ai donc découvert l’association EDF dans sa dernière année d’existence. J’y suis venu parce que les valeurs qui y étaient vécues correspondaient à mon idéal d’éducateur : une laïcité ouverte très respectueuse des convictions de chacun et une pédagogie pratique qui avait fait ses preuves. Dès l’année suivante, les EDF disparaissaient pour fusionner avec la FFE N et les Éclaireurs Français et créer un nouveau Mouvement : les Éclaireuses et Éclaireurs de France. Je ne me sens donc pas particulièrement un ancien EDF, association qui ne m’a pas vraiment marqué. En revanche, dès 1964, le groupe d’Hellemmes s’est enrichi d’une unité d’éclaireuses dont les responsables venaient de la FFE N. Elles étaient d’ailleurs, pour cette première année, plus nombreuses que nous. Les deux unités (les filles et les garçons avaient chacun leurs propres projets) ont eu des effectifs comparables en 1966 et ont campé ensemble chaque année dès 1965. Je me suis marié en 1965 et ma femme est naturellement devenue responsable dans l’unité Éclaireuses. Le congrès de l’an II à Montgeron, animé par Jean Estève est encore très présent dans mon esprit. Plus tard, l’association m’a confié la responsabilité du groupe d’Hellemmes (25 années avec ma femme), puis celle de la région Flandres-Artois, puis la présidence nationale.

Q : Entré dans le Mouvement en 1963, tu as vécu quelques années de crise. Comment ta région, ton groupe et toi-même avez vécu cette période ? As-tu considéré que les « valeurs de base » de notre scoutisme étaient en cause ?

Notre groupe, comme notre région, a vécu cette période avec une certaine souffrance et une crainte de voir remettre en cause des racines et des traditions auxquelles nous tenions. Nous ne nous emballons pas, dans le Nord, facilement sur des idées nouvelles car nous craignons de perdre des valeurs essentielles sans nous en rendre compte. Des pratiques remises en cause peuvent contenir une éthique cachée dont il faut démontrer l’anachronisme si on veut les supprimer.

Prenons, par exemple, la coéducation qui a fait couler beaucoup d’encre. Cette coéducation est aujourd’hui mieux comprise : elle n’est pas réduite à sa dimension « sexuelle » mais à la coéducation de tous (garçons-filles, adultes-enfants, croyants-non croyants, entendants-sourds, blancs-noirs…) : chacun ne craint plus d’être lui-même et n’a plus la crainte de l’autre différent. Elle ne peut être réduite à une libération sexuelle. C’est vrai que les fausses pudeurs pouvaient engendrer le repli sur soi, mais la différence entre ce qui était vécu dans la famille et ce qui était vécu dans les camps pouvait aussi être brutale et traumatisante. Dès lors la laïcité et le respect de tous pouvaient être remis en cause par des pratiques excessives.

Q : Comment en es-tu arrivé à accepter d’entrer au Comité Directeur et d’en prendre la présidence, qui n’a jamais été une fonction de tout repos ?

Jean-René Kergomard, Paul Plouvier, Fred Hayem pour ne citer qu’eux, étaient des « nordistes » qui ont craint en leur temps une direction nationale sans envergure pour la gestion et l’animation du Mouvement. Je leur ai donné raison mais j’ai aussi apprécié les idées et l’enthousiasme de Bernard Machu, François Daubin, Roland Daval. Fidèle à ma région et porté par elle, j’ai voulu participer à la direction nationale pour travailler à une « réconciliation ».

Nos gestionnaires avaient lancé la consolidation des comptes courants, le trésorier comme le secrétaire général assuraient un avenir plus serein. Il fallait former et animer. Lancer de grands projets nationaux et revaloriser la formation des responsables de camp. Pour cela, il fallait dépoussiérer l’ancien logo pour impulser une identité nouvelle de notre temps. L’Équipe Nationale devait reprendre en main le deuxième degré qui avait été abandonné aux régions. C’est par ce levier qu’on espérait retrouver notre unité. C’est ainsi que le deuxième degré de Flandres-Artois a été placé sous la responsabilité de l’Équipe Nationale.

Q : Quelles ont été les principales étapes de cette présidence ?

C’est Bernard Machu et François Daubin qui m’ont demandé d’accepter cette mission. J’allais commencer mon deuxième mandat au CD. J’avais participé à la commission qui avait réfléchi sur notre identité, sur notre image et sur sa communication extérieure. Cette commission a voulu un logo qui symbolisait une certaine modernité, une stabilité (les carrés) mais aussi un dynamisme (le trait de gauche à droite) et les couleurs. Ce logo pouvait être décliné sans difficulté sur tous les tee-shirts et autres vêtements. L’unité du Mouvement pouvait donc se retrouver dans ce logo et le foulard, emblèmes plus modernes que l’uniforme national rejeté par beaucoup de groupes.

Il fallait aussi animer. C’est par « Navigator » que nous avons trouvé un souffle national. François et Roland en ont été les maîtres d’œuvre. Déjà, avec Bernard, l’Équipe Nationale avait constitué des mallettes pédagogiques avec des outils pour les unités. On passait d’« Étapes et brevets » qui mettait l’accent sur la progression individuelle, aux supports muraux dans les coins d’équipage sur lesquels les projets d’équipe s’élaboraient. On revenait à une méthode de scoutisme qui consistait à former des équipages qui ensuite construisaient des projets à l’aide d’outils nationaux. Et tout cela débouchait sur une manifestation nationale à La Courneuve. Chacun suivait sa propre progression individuelle dans la progression collective, affaire de tous.

Q : Quelles en ont été les principales difficultés ? les décisions difficiles ?

Le Mouvement a ses racines dans les groupes locaux. Ce sont les groupes qui ont fait l’histoire. Des responsables de groupes exceptionnels ont été des bâtisseurs et sont à l’origine d’investissements plus ou moins importants avec lesquels ils se sont parfois identifiés. D’autres se sont lancés dans des services vacances parfois sociaux. Tout cela a conduit à une diversité parfois difficile à gérer. Comment faire pour que l’association ne soit pas mise en danger par des capitaines d’entreprises aux pieds d’argile ou qui ne se rendent pas compte que ce qui était possible ne l’est plus dans une société qui évolue ?

Il a fallu se préoccuper de Saint Jorioz, des circuits Corse… et nous n’avons pas toujours pris le maximum de précautions pour ne pas blesser ces grands hommes qui ont tant donné. Mais il fallait bien pourtant anticiper sur des situations insupportables et trancher lorsque notre bien commun nous semblait menacé. Nous avons dû juger, hélas. Les décisions étaient programmées. Nous ne décidions jamais au moment où le sujet était débattu pour la première fois. Mais nous nous donnions une échéance.

Q : Quel souvenir gardes-tu des hommes et des femmes que tu as rencontrés dans le Mouvement, à tous les niveaux ?

Je dois beaucoup à tous mes amis. J’ai rencontré des hommes, des femmes mais aussi des enfants, des jeunes qui croyaient en ce qu’ils faisaient et lorsqu’ils le faisaient, ils le faisaient toujours de bon cœur. Cette fraternité est exceptionnelle car elle dépasse les générations au point d’y inclure les enfants eux-mêmes. Il faut une certaine sagesse pour reconnaître que nous sommes, nous aussi, formés par les enfants que nous formons et que nous les considérons dans nos statuts comme des membres de même dignité. Cette coéducation est une valeur extraordinaire dans notre Mouvement.

Q : Beaucoup d’entre nous pensent que, le Mouvement nous ayant beaucoup apporté, nous avons beaucoup à lui rendre. Quelle est ton opinion à ce sujet ?

Je n’aime pas beaucoup ce genre de question. Qui doit à qui ? J’ai donné et j’ai reçu. Je crois que je peux encore donner et que je peux encore recevoir. Quoi ? à qui ? pourquoi ? comment ?

J’ai connu des aigris. D’anciens membres, d’anciens responsables qui estiment qu’on leur doit une reconnaissance pour ce qu’ils ont fait. Forcément, ils sont déçus car le Mouvement regarde vers l’avenir et jamais ne se retourne vers le passé. J’ai été heureux de ce que j’ai fait, mais je ne suis pas un ancien combattant qui se complaît dans ce qu’il a fait. Je veux pouvoir encore être utile, non pas parce le Mouvement m’a beaucoup donné, mais parce c’est un mouvement juste dont les valeurs sont à la fois fortes et fragiles et qui doivent perdurer. Ce Mouvement n’a pas besoin de moi, mais je suis prêt à répondre à sa demande s’il le formule et si j’en suis encore capable. En aucun cas, je ne m’imposerai.

Je fais partie de l’AAEE qui ne regarde pas le passé mais constitue des équipes de projets. Ces projets continuent dans notre esprit d’éclaireur. Nous sommes bien ensemble car nous nous acceptons tels que nous sommes. Et puis, constituons un réseau de compétences pour aider les EEDF dans leurs demandes ponctuelles, sans prendre leur place.


 

« Je suis né à Chartres en 1947. Mes débuts dans le scoutisme se situent vers 1967, dans le cadre d’une école dite de perfectionnement, c’est-à-dire recevant des enfants handicapés. Monsieur Petit, futur inspecteur général de l’instruction publique, est un militant E.D.F. et un groupe a été constitué pour les élèves de l’établissement, en particulier pour les activités de week-ends. Entraîné par quelques copains sympathiques, je me retrouve donc, très rapidement, responsable d’une unité de ce que l’on appelait alors “ l’Extension ”. Pour le Mouvement, je suis donc un pur produit de l’Extension, et j’apprécie très vite qu’il puisse faire confiance et donner des responsabilités à des jeunes de vingt ans…


Émile Gagnon, responsable régional, me repère après ma formation et me demande de participer à l’animation des stages régionaux. J’encadre ensuite des camps ouverts aux handicapés mentaux, animés en particulier par René Simonnet, alors Commissaire national à l’Extension, à Saint-Clément et à Lavaur. Dans le même temps, je conserve des activités dans mon département… et j’effectue mon service militaire. Par la suite, je me suis baladé dans le Mouvement avec l’étiquette Émile et je l’ai prise à mon compte. Émile Gagnon demeure pour moi un “ père spirituel ” auprès duquel j’ai beaucoup appris.


Aux environs de 1972, René Simonnet me propose d’être permanent national pour l’Extension, et Émile Gagnon d’être permanent régional. Les deux sont possibles car je suis enseignant et je peux être “ mis à disposition ” du Mouvement. Je choisis… ma province et je deviens pour de longues années un fidèle d’Émile, y compris quand, pendant la période “ difficile ”, il sera appelé par Claire Mollet à l’échelon national. À ce titre, je participe aux Assises d’Avignon, où je suis chargé des relations avec la presse – période fantastique, où nos jeunes rencontrent des journalistes et sont capables de discuter avec eux…


La période qui suit est plutôt une période de retrait, où je me consacre à mon activité de permanent régional, avec, en plus des activités régionales “ classiques ”, l’animation du service “ 15 / 24 ”, mis en place par Émile Gagnon. Le service est organisateur de séjours de grands adolescents dans un cadre E.D.F., et aussi, et peut-être surtout, à l’accueil d’handicapés mentaux dans notre investissement de la Couturanderie. C’est le début d’une longue histoire. Dans le même temps, Jean-Yves Talois installe sur Caen les séjours de même nature qui étaient jusqu’alors gérés à l’échelon national, et nous aidons une initiative du même genre du côté de Toulon : le scoutisme d’extension est en train d’évoluer dans le sens qui sera le sien pour de nombreuses années.


Au début des années 80, François Baize, devenu “ délégué général ”, me demande de rejoindre l’équipe nationale. Il est, avec Bernard Machu, à l’origine de l’aventure de Bécours qui va devenir le “ haut-lieu ” du Mouvement en remplacement de Cappy. Appelé, après quelques années, à la fonction de délégué général, je prends conscience d’un ensemble de problèmes qu’il va falloir aborder et traiter… un par un. Il y a, pour l’équipe que je vais animer, quatre défis :

– le premier concerne les finances catastrophiques de l’association, pour lesquelles nous avions l’habitude de trouver des solutions qui retombaient toujours sur les groupes locaux,

– ce qui engendre le deuxième, celui de retrouver la confiance de la base, en particulier celle des responsables de groupes,

– le troisième, tout aussi évident, est de tout faire pour enrayer une chute préoccupante des effectifs,

– le quatrième, en synthèse, consiste à redonner au Mouvement une consistance pédagogique en revenant à une dynamique de branches, de camps-écoles, d’outils pédagogiques, mais aussi en donnant du sens à la notion de Mouvement en réalisant de grandes activités communes.


Il y a du travail, en particulier pour répondre à la baisse continue des effectifs qui a suivi la période de crise. La reconstruction doit être centrée sur l’aide aux groupes et la création d’une nouvelle dynamique. Il est important de se recentrer sur ce que l’on sait faire, et l’effort doit porter à nouveau sur la pédagogie adaptée aux tranches d’âge : c’est ainsi que nous nous intéresserons, par exemple, aux responsables d’équipages… Nous avions avec Jean-Pierre Weygand, Bernard Lefevre, plus tard Patrick Volpilhac et des bénévoles comme Odile Kergomard, je ne peux tous les citer, les promoteurs de cette pédagogie renouvelée.


Un Mouvement, c’est également quelque chose qui bouge, il doit en permanence chercher sa voie et, aussi, se connaître, retrouver une identité, une image et se montrer : c’est de cette époque que date la création d’un nouveau logo, d’un tee-shirt visible… et de grands rassemblements où tous peuvent se retrouver, en programmant chaque année un “ grand truc ” : la rencontre des enfants du Monde au Sénat à l’occasion du bicentenaire de la Révolution Française, le rassemblement de la Courneuve et, très rapidement, Bécours en sont quelques exemples. Dans le même esprit, le Congrès Mondial du Scoutisme Masculin, organisé à Paris en 1990 par le Scoutisme Français que je préside, est un grand succès et permet de nous faire connaître aux institutions internationales à côté des Scouts de France.


Dans le même temps, nous avons à traiter un certain nombre de problèmes de gestion et d’apurement de nos comptes, non pas uniquement en vendant les “ bijoux de famille ” pour combler quelques trous, mais en redéfinissant, avec Roland Daval, une politique efficace, ce qui nous permet d’arriver à une situation d’équilibre à la fin de mon mandat, peut-être même un peu mieux. Et nous n’imposons plus la vente forcée du calendrier !


La question qui me semble fondamentale est : quel doit être exactement l’intérêt du siège national pour l’ensemble du Mouvement ? Je reste persuadé que l’équipe nationale doit être au service des membres du Mouvement. J’ai toujours insisté sur ce point en demandant à chacun de se mettre dans la peau d’un responsable de groupe ou d’unité. Je connais la tendance des machines institutionnelles à fonctionner pour leur propre intérêt en oubliant l’essentiel... La vie parisienne nous entraîne dans des coordinations multiples, certes utiles mais à condition de ne pas oublier que nous sommes en place pour aider un Mouvement à vivre. Dérive que nous avons vue aussi avec certains permanents régionaux – et j’en ai fait partie –, qui consacrent beaucoup de temps à chercher des subventions pour embaucher un autre permanent…


Je m’efforce de respecter les choix régionaux en essayant de comprendre les divergences et ensuite de trouver les accords pour le bien du Mouvement. Je suis opposé aux dictats venus d’en haut, au nom d’intérêts de l’échelon National qui ne sont pas toujours l’intérêt du Mouvement. Mon action s’efforce de rassembler pour que tous y trouvent leur place. Nos pratiques étant quelquefois diverses, il me semble important de réduire les écarts par le dialogue plutôt que par l’anathème. J’ai encore un regret avec les services vacances ? Je crois que nous n’avons pas su les faire évoluer avec l’évolution de la société. Peut-être aurait-il fallu les laisser devenir plus indépendants et garder un lien autre que celui d’être dans le mouvement. Mais je ne suis sûr de rien. Un autre regret, celui de ce mouvement incapable d’utiliser ses anciens, de garder un lien avec eux.


Dans cette période, je suis appelé à remplacer Yvon Bastide comme président de l’association “ Loisirs Éducatifs de Jeunes Sourds ”, issue du groupe de l’Institut National de Paris avec l’aide d’autres associations éducatives du secteur des déficients auditifs. L’association est propriétaire d’un centre de vacances, le Fieux, installé dans une vieille ferme de la Creuse, et est liée aux E.D.F. par un bail à long terme pour l’organisation de séjours en coéducation de sourds et entendants sous la direction de Catherine Bastide ; elle y organise également des stages pour les cadres sourds, avec utilisation de la “ langue des signes ”, une grande première en France. Cette expérience est enrichissante pour tous ceux qui l’ont vécue et, en particulier, les aînés de mon groupe. Je constate que ce n’est pas en intégrant un ou deux handicapés dans une unité dite “ normale ” qu’on peut répondre à un vrai besoin, mais que cette “ coéducation ” permet une connaissance mutuelle et une prise de conscience réelle des vrais problèmes de communication. Pour certains travaux au Fieux je fais appel à des aînés polonais dans le cadre de nos échanges, et, c’est une anecdote, au chef d’une petite entreprise de mon village qui s’en souvient encore avec émotion…


L’international m’apparaît comme un outil d’ouverture, en particulier vers l’Afrique et les pays de l’Est européen. Je souhaite accompagner, sans trop de formalisme, les initiatives dans ce domaine, ce qui crée quelquefois quelques conflits de perception avec ceux qui veulent un peu trop appliquer des règles : je ne suis pas pour l’exclusion de ceux qui ne suivent pas tout à fait le droit chemin !


Après 1990, j’hésite à en prendre pour un nouveau mandat, et je décide, finalement, de revenir vers ma province. Je retourne vers mon secteur professionnel initial, celui de l’enseignement adapté. On me demande de compenser la formation que je n’ai pas reçue lorsque j’ai choisi de rejoindre l’équipe nationale, et me voilà en stage à près de 50 ans… avant de prendre en charge la responsabilité éducative de mon établissement. Bien entendu, je reste au contact des E.D.F. dans le Loiret, mais mon militantisme va trouver une autre voie : je deviens maire de mon village, et je le suis toujours. Je suis également premier vice-président d’une communauté de communes de 35 000 habitants et je milite dans une association qui gère des établissements pour handicapés.


Ma conclusion ? Le scoutisme nous donne pour objectif de “ servir ”. Le nôtre, avec l’affirmation de sa laïcité, se veut une école de formation à la citoyenneté : on y apprend à vivre avec les autres, à négocier, à décider, à travailler en groupe, à s’organiser, à aller au bout du projet… Notre engagement est citoyen.


Le futur ? Il n’est pas obligatoirement facile, essentiellement par suite de l’évolution de la société : l’État, en tant que tel, amplifie ses exigences en diminuant son aide aux activités qu’il ne contrôle pas, et le contexte général, de développement de l’individualisme et du “ consumérisme ” nous met évidemment en porte-à-faux. Le scoutisme laïque risque d’avoir plus de difficultés que les scoutismes confessionnels qui gardent des structures locales d’appui comme les paroisses, en ayant perdu l’essentiel de son rattachement à l’école. Il y a sûrement une réflexion à mener et des actions à lancer à partir de ce constat.


Personnellement, je considère mon passage militant dans le Mouvement comme une aventure extraordinaire, à laquelle je me suis beaucoup consacré mais qui m’a beaucoup apporté. Je souhaite qu’elle continue pour d’autres, dans l’esprit qui a été le nôtre : un Mouvement, c’est quelque chose qui bouge, où on a des projets, où on se rencontre, où on agit… où on forme sa personnalité en vivant “ ensemble ”. »

 


 

 

Cette contribution, qui couvre plus de trente ans, est particulièrement importante car elle est celle d’un militant « de base » prenant, successivement, des responsabilités dans divers compartiments de notre activité, depuis un groupe local jusqu’à l’échelon national. C’est donc, simultanément, un film documentaire sur l’évolution « globale » du Mouvement.

Entretien téléphonique


« Une anecdote pour commencer : j’ai croisé les EEDF il y a 34 ans, j’avais 16 ans. J’y suis entré pour les beaux yeux d’une fille. À l’époque, j’étais membre des Scouts de France depuis quelques années déjà, mais… ils n’étaient pas mixtes !


Première étape : le groupe de Chalon-sur-Saône. En 1976, je débute comme jeune responsable, en parcourant les branches au gré des années. Fort de plus de 200 adhérents, renforcé d’“ extérieurs ” au moment des camps, ses activités sont très régulières, avec des réunions le mercredi, des week-ends, des camps en France mais aussi à l’étranger. Le responsable du groupe, Daniel Auduc, deviendra, successivement, responsable international puis Délégué général. La taille et les activités du groupe devenant importantes, il m’est proposé de devenir permanent local au travers d’un contrat aidé. Mes activités couvrent aussi d’autres communes du département, en particulier le Creusot. En 1979, le groupe de Chalon ouvre ses activités à un petit nombre de personnes handicapées mentales. L’accueil s’élargit : une soixantaine de campeurs à Pâques à Chardonnay, 200 durant l’été 1980 répartis sur 10 séjours … Un services vacances est né, aux côtés du groupe local. Je choisis donc, au début des années 80, d’en faire mon métier. Je deviens le “ directeur ” d’un service vacances qui rapidement recevra un millier de participants. Je conserve mes engagements dans le groupe, au département Saône et Loire, à l’équipe régionale de Bourgogne et auprès de l’équipe internationale EEDF. À cette période aussi nous créons un des premiers conseils municipaux de jeunes, à Chatenoy le Royal. J’en assure, pour les Éclés et la commune, le secrétariat général.


Deuxième étape : les services Vacances. En 1986, François Daubin et Roland Daval, respectivement Délégué général et Secrétaire général du Mouvement, ont à traiter des restructurations de services vacances, et, en particulier “ Vacances Actives ”, implanté à Annecy. Ils me demandent de reprendre en charge l’activité enfants-adolescents, séjours France et étranger et la gestion du terrain de Saint-Jorioz. D’abord hésitant, j’ai fini par accepter le défi, permettant ainsi de diversifier l’offre du service de Chalon. Ce fut une véritable aventure de redresser cette activité, en particulier de développer l’accueil sur ce site en bord de lac. De la folie, en ouvrant aux groupes locaux, à des séjours vacances, à des familles, aux centres de loisirs d’autres associations sur des projets voile montagne, nous pouvions atteindre 700 campeurs sur ce centre d’accueil et de vacances. En revivant cette période je pense avec tendresse aussi à “ Cascade ”, Claire Mollet, qui avait bien connu Saint-Jorioz et qui m’a prodigué quelques conseils de vie !


Notre service vacances, avec ses actions de formation, son activité en direction des personnes handicapées, ses séjours enfants-ados, l’accueil à Saint-Jorioz c’était plus de 3000 usagers-adhérents, 50 000 journées d’activités, une centaine de camps et séjours. La prise de risque était cependant permanente avec souvent un sous-équipement par rapport aux effectifs accueillis ! Mais la volonté, le dynamisme porté par des centaines de bénévoles et volontaires rassemblés progressivement autour des projets permettaient de franchir les orages.


Troisième étape : l’échelon national, le Secrétariat Général. En 1989, Roland Daval devient Délégué général et me demande de le rejoindre pour lui “ succéder ” au poste de Secrétaire général. Honoré, surpris, j’hésite cependant une nouvelle fois pour des raisons plus familiales et de choix de vie, s’installer à Paris. Je fais le pas, soutenu par ma famille.

Il est bien difficile de conter et compter huit années de Secrétaire général. Nous avons été confrontés à des choix et des enjeux importants pour la vie du Mouvement. Je pense au changement de siège social (les propriétaires du siège historique, Chaussée d’Antin, nous avaient donné congé), la mise en place des systèmes informatiques, d’une politique immobilière, la restructuration des services Vacances, l’apurement de quelques situations, l’assainissement de la situation financière globale et l’obligation d’intégrer les comptes (l’apparition du commissaire aux comptes)… La vente d’une partie de notre domaine foncier, libéré d’activités, et une bonne gestion permettront avec le temps de donner aux EEDF une situation économique solide. Un autre type d’enjeu apparaît : la “ professionnalisation ”. La récente convention collective, 1990, précise des droits et des devoirs en mettant fin à une situation de salariés-volontaires-permanents-engagés. C’est une évolution inéluctable qui va modifier dans le temps les rapports bénévoles-salariés. Nous allons devoir gérer notre schizophrénie, celle de militants attachés aux progrès sociaux, tout en défendant les intérêts d’un employeur associatif, associatif mais employeur. Comme les autres associations de jeunesse et d’éducation populaire, nous sommes confrontés à une profonde évolution. À noter aussi à cette période, l’arrivée des “ emplois jeunes ”, qui viennent renforcer le nombre de salariés.


Quatrième étape : Délégué général. Roland Daval souhaite se retirer. Il faut, en 1998, choisir un nouveau Délégué général. Nous étions, a priori, plusieurs éligibles ; je pense en particulier à de “ vieux complices ” comme Patrick Volpilhac, membre de l’équipe nationale en charge du développement, ou Hervé Carré. Le choix s’est porté sur moi, avec un renouvellement en 2003.


Notre Mouvement a les forces et les faiblesses de sa diversité, combinant scoutisme proprement dit et activités ouvertes dont nos services Vacances. Nous nous inscrivons dans une période où nous nous efforçons de réaffirmer notre engagement dans le scoutisme, à partir d’une réflexion sur les méthodes, l’engagement, leurs outils (vote du texte d’engagement à l’A.G. 1998). Nous mettons l’accent sur notre originalité de scoutisme laïque. Être “ scout ” ne veut pas seulement dire être adhérent des EEDF, cela se vit, se pratique. Notre participation au Scoutisme Français, dont je suis d’abord trésorier, puis deux fois vice-président et enfin président, nous permet d’ancrer plus encore les EEDF dans l’univers du scoutisme, de le représenter avec notre sensibilité et nos valeurs.


En ce qui concerne la laïcité, je crois qu’il ne faut pas se gargariser du terme mais lui donner une traduction dans nos pratiques pédagogiques. Nous sommes un Mouvement d’éducation laïque utilisant les méthodes du scoutisme !


Que retiendra l’histoire de cette page qui va se tourner ? Un cycle de 30 ans, pendant lequel nous avons, les équipes successives, essayé de nous réattribuer une identité, celle d’un Mouvement de scoutisme moderne, adapté à son temps, mais un Mouvement de scoutisme. Ce ne fut pas facile, quelques fois à contre-courant d’essayer de faire vivre deux cultures, celle du scoutisme et celle dite de l’éducation populaire. Celle d’un Mouvement organisé, diffusant le même projet, et celle d’un réseau aux fonctionnements et méthodes pluralistes.

Le scoutisme est notre métier, notre raison d’être. Toute tentative de conduire l’association vers je ne sais quelle posture s’en éloignant, s’éloignant de ses codes serait destructrice. Se gausser d’être un Mouvement d’éducation populaire, un mouvement éducatif engagé et de résistance et de n’être plus dans l’action pédagogique nous conduirait dans le mur. Les EEDF termineraient à quelques centaines de militants, signant manifestes et communiqués, organisant colloques et journées d’études… N’être plus que dans la prestation de service et l’action vide de sens ? Nous terminerions avec quelques ateliers de proximité qui disparaîtraient très rapidement car ce n’est pas notre vocation, ni notre savoir-faire. Nous sommes des scouts, des scouts laïques mais des scouts !


Un subtil dosage qui s’appelle éducation par l’action en affirmant haut et fort une méthodologie qui est celle du scoutisme, en donnant aux jeunes des terrains d’engagement qui ont du sens, sur la base de principes et de valeurs. C’est à quoi se consacrent les générations de militants depuis bientôt 100 ans.


Parmi nos préoccupations j’ai particulièrement œuvré à réaffirmer notre complémentarité à l’école publique : l’association a les moyens de proposer des projets porteurs de sens dans la formation du citoyen sans se substituer aux enseignants, en grande proximité à l’école, selon nos savoir-faire. De même j’ai cherché à développer les “ partenariats ” avec des collectivités territoriales, en particulier les régions, considérant que pour les EEDF il s’agissait d’un vecteur essentiel de développement et de… financement, l’État se désengageant progressivement et d’une manière irréversible. La “ déconcentration ” – ne parlons pas de “ décentralisation ” puisque nous restons une association nationale et non une fédération – est une nécessité, elle renforcera le pilotage territorial dans l’esprit de ces partenariats. Une des pistes en cours d’expérimentation dans cet esprit est celle des “ unités projets ”, qui reprennent l’idée des “ patrouilles libres ” en créant une structure locale plus légère que celle d’un groupe. L’expérimentation en Seine Saint-Denis est un exemple à modéliser.


Tous nos efforts, qu’ils soient sur le terrain des projets, petits et grands dont récemment Dimbali, sur les terrains éducatif et pédagogique, social et administratif ont servi un seul but, le développement, faire que plus d’enfants et de jeunes puissent bénéficier de cette merveilleuse aventure du scoutisme. Force est de constater que ce résultat est en partie atteint puisque le dernier plan d’action, après des années de pertes, a vu le nombre de nos adhérents progresser tant du côté de nos groupes que du côté de nos services Vacances.


Quand je regarde dans le rétroviseur je ne peux m’empêcher de citer quelques réalisations dont je suis particulièrement fier :

– l’extension, grâce à notre action, du contrat d’engagement éducatif aux séjours adaptés (si nous n’avions pas eu gain de cause, nous aurions connus de très graves difficultés),

– la célébration du centenaire de la Loi de séparation des églises et de l’État en 2005 (laïcité),

– la célébration du centenaire du Scoutisme, nous sommes restés fermes sur notre identité,

– les premiers accueils de volontaires associatifs,

– la création du “ passeport d’engagement ”, depuis repris et développé par d’autres organisations,

– la “ charte qualité ”, les certifications communes sous pilotage EEDF des formations des associations de scoutisme,

– la définition de formations et certifications pour les encadrants vacances adaptées (nous sommes précurseurs),

– la caravane de la Paix,

– l’ouverture des 18-25 ans,

– “ Traces d’étoiles ” et “ Hors Pistes ”,

– la rénovation des propositions pédagogiques pour les Aînés et les Louveteaux,