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Les débuts du scoutisme masculin : premières expériences

Qui a commencé ?

Vaste question, qui risque fort de rester sans réponse claire. Un certain nombre d'expériences de « scoutisme » semblent avoir été lancées dans des paroisses protestantes. Mais il apparaît assez nettement que notre scoutisme laïque – comme l'école publique, préciseront plus tard les statuts – doit beaucoup à deux personnalités : Georges Gallienne qui, bien que pasteur, a toujours choisi le scoutisme non confessionnel, et Georges Bertier, directeur d'une école privée. Toux deux assureront, après la création de la Fédération des Éclaireurs de France en décembre 1911, des responsabilités nationales – président et vice-président du Comité Directeur. Les E.D.F. avaient été précédés par la Ligue d'Éducation Nationale qui, sous l'impulsion de Pierre de Coubertin, avait « lancé » en octobre de la même année les « Éclaireurs Français, Boy-scouts de France ».


Entre 1907 et 1911, un certain nombre d'unités de scoutisme, inspirées de l'expérience menée par Baden Powell en Grande-Bretagne, voient le jour en France. Les inventorier n'est pas tâche facile, mais il semble certain que, dans la majorité des cas, leurs initiateurs cherchent à répondre à un besoin spécifique, celui de leur « coin », en adaptant les principes de B.P. à leur cas particulier. Un certain nombre d'initiatives se situent dans des paroisses protestantes pour l'animation de groupes de jeunes.

Deux exemples paraissent particulièrement significatifs, en se situant d'ailleurs dans des domaines tout à fait différents : celui de la mission populaire évangéliste de la rue de l'Avre à Paris, avec le Pasteur Georges Gallienne, et celui de l'école des Roches à Verneuil sur Avre, avec Georges Bertier. Tous deux deviendront d'ailleurs des responsables nationaux – président et vice-président – de la future Fédération des Éclaireurs de France après décembre 1911.

À noter d'ailleurs que, dans un ouvrage intitulé « Les Éclaireurs de France » et édité par les éditions de l'Arc tendu, donc apparemment très officiel, Georges Gallienne attribue au scoutisme des origines… américaines reprises par B.P. :


Qu'est-ce que le scoutisme ?

 

« Ses origines sont américaines. Comme la plupart des méthodes qui nous viennent de ce pays si neuf et si jeune, elles sont nées de l'expérience. Un philantrope, Thomson Seton, ému des fredaines d'une bande de garnements livrée à ses pires instincts, eut l'idée géniale de se servir de ces instincts eux-mêmes pour amender cette troupe de voyous. Il les groupa en tribu, leur donna un code d'honneur, et réussit à transformer cette bande de vauriens en une association de garçons obéissants, fraternels et serviables. Baden-Powell, le défenseur de Makeking, s'étant rendu compte, à l'heure grave du danger, des services réels que peuvent rendre à la communauté de très jeunes garçons, reprit cette méthode et l’adapta à la jeunesse anglaise. L’expérience de Seton était rudimentaire, Baden-Powell en pédagogue averti sut l'enrichir de ses dons de psychologue et l'illumina de tout son génie… »

 

 

L'ouvrage « L'invention d'un scoutisme chrétien » d'Arnaud Baubérot et André Encrevé (éditions « Les Bergers et les Mages ») les évoque tous deux et, plus particulièrement, le premier.


Georges Gallienne est un pasteur méthodiste. Nommé directeur de la « mission populaire évangéliste de Grenelle », rue de l'Avre à Paris, il cherche une méthode d'animation pour un groupe d'une cinquantaine de garçons et expérimente le scoutisme à côté de diverses autres activités. Il en constate, sur le terrain, l'efficacité, et en définit l'application en fonction de ses propres besoins : c'est ainsi, par exemple, que l'uniforme, très présent en Grande-Bretagne, se réduit pour ses garçons à… un béret basque !


Comme le précisent Arnaud Baubérot et André Encrevé, « Au-delà de l’éducation civique, le scoutisme, tel que Gallienne le présente, s’attaque aux problèmes sociaux liés à l’enfance en péril. Le tableau qu’il dresse d’une enfance rejetée par l’école et l’atelier, qui erre dans les rues en proie à la délinquance juvénile et à l’œuvre des “ pourrisseurs de la jeunesse ” conduit au désir de rechercher de solutions nouvelles dans le domaine de l’éducation. »


Le même ouvrage aborde la question de ce qui deviendra progressivement la « laïcité » du Mouvement scout : « On remarque, en revanche, que le question religieuse est totalement absente des récits de Gallienne. (…) Il ne fait aucune allusion à une quelconque utilité religieuse, à un quelconque enjeu spirituel ou confessionnel dans la pratique du scoutisme en France. Cette absence paraît d’autant plus surprenante que Gallienne est pasteur, que son expérience se déroule dans un patronage de la Mission populaire évangélique et que les récits qu’il en fait dans l’Espérance et dans Foi et Vie s’adressent à des lecteurs protestants de sensibilité évangélique. »


En ce qui concerne Georges Bertier, le contexte est quelque peu différent : il est, depuis 1903, directeur de l’École des Roches, établissement privé d’enseignement conçu, à la fin du XIXe siècle, sur un modèle inspiré de certaines expériences anglaises, à partir d’une critique sévère du modèle d’enseignement français : toujours selon l’ouvrage d’André Baubérot, le créateur de l’école, Edmond Demolins, considère que « l’éducation anglaise fait des hommes » alors que l’éducation française « fait des fonctionnaires ou des ratés ». Bertier se veut à la pointe de cette recherche et crée en 1909 la revue « Éducation » qui traite des pédagogies nouvelles.


A. Baubérot et André Encrevé nous disent que « L’éducation de l’École des Roches veut former “ l’homme social ” et développer le sens ses responsabilités en utilisant, notamment, les vertus de la campagne et du sport. L’école touche des jeunes garçons issus de milieux très aisés et vise à créer une “ nouvelle race de patrons ”. »

Il est à noter que cet objectif de formation d'une élite restera présent chez Georges Bertier et se traduira, en particulier, par une participation aux travaux d'Alexis Carrel et à l'équipe de Jérôme Carcopino pendant la période de l'État Français. Si l'on en juge d'après ces deux premières expériences, c'est celle de Georges Gallienne qui se rapproche le plus de ce que vont devenir les Éclaireurs de France, aussi bien à travers l'action d'André Lefèvre – en particulier à la Maison pour Tous de la rue Mouffetard – que dans ses orientations ultérieures vers la démocratie et l'implication sociale.


Le Comité Directeur de la Fédération en 1935


Que sont les Éclaireurs de France ?


Extrait d’une conférence de Georges Gallienne aux responsables de la Fédération Française des Éclaireuses en février 1930, ce récit expose clairement les débuts en France de l’idée de scoutisme : réponse à un besoin (l’animation de jeunes difficiles), consultation du Fondateur (les expériences en cours en pays « latins »), recherche d’une solution nationale (entraînant une différence d’approche)…


« En 1908, Terrier avait écrit un article dans “ L’Espérance ”, le journal des Unions Chrétiennes de Jeunes gens, et Chéradame avait fait paraître deux articles dans “ Le Petit Parisien ”, sur le Mouvement naissant des Boys Scouts en Angleterre. En 1910, j’avais moi-même rencontré en Angleterre le directeur d’un club pour voyous qui m’avait dit : “ Nous avons trouvé dans le Scouting en truc épatant ”. Le “ Truc ” m’avait, en effet, semblé épatant, et, dès mon retour à Paris, en octobre 1910, je le mettais à l’essai au Foyer de Grenelle, rue de l’Avre, dont j’étais alors directeur. Je réunis une bande de garçons et, pour ne pas faire du militarisme, j’en fis une section de sapeurs-pompiers qui possédait une caisse montée sur roues, une vieille échelle et un stock de tuyaux. Ils ont appris à manœuvrer tout ça avec bonheur. Mais quand un professeur venu aux informations nous a vus descendre un garçon du deuxième étage avec une corde, il a été épouvanté et a dit : “ Jamais les écoles ne prendront de pareilles responsabilités ! ”. Williamson (responsable national des U.C.J.G.) vint aussi nous voir manœuvrer nos tuyaux et dit : “ Il nous faut cela dans nos Unions Chrétiennes. ” J’écrivis à Baden-Powell pour lui demander des renseignements sur ce qui serait viable comme organisation pour les pays latins. Il me répondit qu’il me tiendrait au courant de ce qu’on tentait en Argentine et me conseilla de prendre contact avec un prince italien qui avait essayé quelque chose en Italie et qui arrivait à Paris. Il y eut, en effet, une petite conférence chez le prince italien.


Mais l’idée de tous les assistants était de créer une organisation vraiment nationale. Nous allâmes, dans ce but, trouver le général de Lacroix pour lui demander d’en prendre la présidence. D’autre part, un groupe d’hommes, dont Pierre de Coubertin, voulait aussi faire quelque chose. Une réunion se tint à la Sorbonne, présidée par le Recteur et à laquelle assistaient de nombreuses personnalités ; elle aboutit à la formation de la Ligue pour l’Éducation Nationale. Williamson pensait que la Ligue Nationale, étayée sur l’Université, ferait un bon Comité Directeur, mais il y avait des divergences d’idées entre Pierre de Coubertin qui voulait faire des débrouillards, des sportifs, et le lieutenant de vaisseau Benoit, personnalité de haute valeur, auteur de “ la Voie du Chevalier ”, qui voulait surtout un Mouvement basé sur la formation du caractère et l’éducation morale. De ces divergences de conception sont sortis, peu à peu, les E.U. fondés par Williamson au sein des Unions Chrétiennes, les Éclaireurs Français fondés sur la Ligue Nationale, et les Éclaireurs de France marchant sur la voie tracée par Nicolas Benoit. »


Question : qu’est-ce qui différencie les E.D.F. des autres fédérations scoutes ?

« Vous pouvez trouver curieux qu’un pasteur soit vice-président des E.D.F..

Les E.D.F. sont neutres, c’est-à-dire qu’ils ne donnent pas de place prépondérante à une forme de pensée sur une autre, mais leur neutralité accepte le fait religieux au même titre que tous les autres faits. Le but des E.D.F., selon Benoit, est d’unir toutes les classes, toutes les croyances, tout ce qui fait la France.

Ainsi trouvons-nous dans les rangs des E.D.F. des instituteurs, des professeurs, des pasteurs même, ayant chacun leur conviction personnelle mais profondément respectueux de celles d’autrui. »


Pierre BOVET « junior » nous raconte que son grand-père a traduit B.P.…


Rencontré à l'occasion du rassemblement régional du Centenaire de Montpellier en 2007, Pierre Bovet nous raconte que son grand-père, dont il porte nom et prénom, a traduit "Scouting for boys" et quelques autres ouvrages de B.P. Il nous apporte quelques informations sur le contenu de ces textes.

... et ajoute quelques commentaires d'actualité :


"Je vous remercie beaucoup de votre message. Il y a longtemps que je cherchais à avoir un contact avec le scoutisme à l'occasion de son centenaire pour dire un mot du travail que mon grand-père, et homonyme, a consacré à ce mouvement.

 

Pierre Bovet (1978-1965), pédagogue et psychologue suisse, est l'auteur de plusieurs ouvrages dont le plus fameux, intitulé "l'instinct combatif" montre comment cette donnée de l'espèce humaine, spécialement présente chez les adolescents, peut être sublimée pour être mise au service de l'éducation civique et morale (1e éd. 1917; 2e éd. 1928; 3e éd. 1961, traductions en anglais, arménien, grec, italien, polonais).

 

C'est donc en véritable spécialiste que Pierre Bovet s'est très vite intéressé au scoutisme et en a été un grand défenseur. C'est lui qui a écrit la traduction française de la bible du scoutisme "Scouting for boys" de Lord Baden-Powell, traduction publiée sous le titre "Éclaireurs" par les Editions Delachaux et Niestlé à Neuchâtel dès l'apparition du scoutisme en France, révisée et rééditée à de nombreuses reprises tout au long des révisions de l'oeuvre originale (j'ai, par exemple, entre les mains, la 7ème édition de la traduction, parue en 1932, qui correspond à la 15ème édition de l'original. Je n'ai pas de date pour la première édition de la traduction mais la seconde est datée de mai 1914).

A noter que Pierre Bovet est également le traducteur de Baden-Powell pour le "Livre des louveteaux" et pour le "Guide du chef scout".

Outre ce travail de traduction, Pierre Bovet a écrit un petit ouvrage de 39 pages portant ce titre impressionnant : "Le génie de Baden-Powell". Cet ouvrage, paru en 1921 a été réédité en 1922, 1943 et 1946, et a été traduit en allemand et en italien. C'est une analyse des apports de Baden-Powell réalisée à l'aide des données de la psychologie. Parmi les idées fortes que l'on peut trouver dans ce travail je n'en relèverai que deux ici :

  • 1) Pour former des hommes "de devoir" il est très important qu'il y ait des consignes morales "larges et précises à la fois" et cela est précisément le rôle de la Loi de l'éclaireur.

Mais pour que ces consignes soient reçues il est indispensable qu'elles soient données par quelqu'un qui soit naturellement respecté. Or, "à qui va l'admiration spontanée d'un gamin de douze ans ? A un savant ? - Que non pas. A un saint ? - Nenni. Elle va à un garçon un peu plus grand et plus fort que lui et qui possède certaines qualités auxquelles la plupart de ceux qui ont pris en main son éducation n'ont jamais songé " (op.cit. p.16).

  • 2) La compétition tient une grande place dans le système scolaire. Mais elle y apporte avec elles des attitudes négatives comme l'égoïsme, la tricherie ou le découragement des plus faibles.

Comment garder les bénéfices de la compétition sans ses inconvénients ? Le principe appliqué par Baden.Powell est extrêmement simple ! Il faut donner une grande place à la compétition (presque tous les jeux d'éclaireurs ont le caractère de concours) en évitant toute récompense extrinsèque à l'activité mise en jeu (prix, obtention d'une place ou d'un rôle dans la patrouille...). L'idée est ici tout simplement de "reconnaître la satisfaction immédiate et intrinsèque, le plaisir naturel et intense que l'enfant trouve à se mesurer avec ses camarades" (pp.28-29).

 

Cependant, après avoir lu certains des textes que vous avez rassemblés sur le site dont vous avez eu la gentillesse de me communiquer l'adresse, je tiens à mentionner un point supplémentaire touchant à la personne de mon grand-père, à son oeuvre et à sa connaissance du scoutisme historique. Pierre Bovet était croyant. Issu d'une famille protestante, piétiste même a-t-on pu dire, il a été secrétaire de l'Association chrétienne suisse d'étudiants en 1900 puis Secrétaire de la Fédération française des étudiants chrétiens les deux années suivantes à Paris. Et, au sein de la famille, je l'ai toujours vu respecter le bénédicité à table et se rendre au temple le dimanche. Plus encore, dans son travail même d'universitaire, il a porté son attention sur l'éveil du sentiment religieux dans un livre ("Le sentiment religieux et la psychologie de l'enfant") publié en 1925, revu et réédité en 1951, et traduit en anglais, italien et slovaque.

 

Or, et c'est là le point important où je veux en venir, dans son livre "Le génie de Baden-Powell" Pierre Bovet n'assimile aucunement les valeurs morales auxquelles le scoutisme originel se rattache à des valeurs religieuses. Et dans les nombreuses facettes du scoutisme qu'il décrit il n'évoque aucune croyance, aucun symbole ni aucun rite religieux qui lui serait attaché. Enfin, cela va sans dire mais cela va mieux en le disant, Pierre Bovet n'indique nulle part dans son livre que le scoutisme est réservé aux croyants ou bien que l'un des rôles du scoutisme est d'éveiller les non-croyants à la foi.

 

Je vous raconte tout cela en songeant, bien entendu, entre l'incompatibilité voulue par un certain scoutisme catholique entre lui-même et le scoutisme laïque. Et, d'après un des textes que vous rendez accessibles sur votre site, cette incompatibilité voulue se réclame de la parole de Baden-Powell lui-même. De fait on retrouve dans cet "Éclaireurs" traduit par mon grand-père un paragraphe de B.P. touchant à la religion (pp. 316 à 318 dans mon édition). Et dans ce passage une phrase - une seule - peut être interprétée comme un souhait visant à établir un lien entre scoutisme et religion: "On attend (c'est moi qui souligne) de chaque éclaireur qu'il se rattache à une confession religieuse et qu'il en suive les cultes". Ah comme cette attente est curieuse... Est-on en droit de l'interpréter comme un impératif ? Mais vous connaissez tout cela par coeur et je crains de vous avoir un peu ennuyé avec cette exégèse des écrits de mon grand-père. Si ce n'est pas le cas, je reste à votre disposition pour poursuivre nos échanges."

 

Pierre Bovet Jr (comme signent les anglo-saxons), Chercheur et Professeur en Psychologie à la retraite.